Écriture
Un texte de Wikipen.
Mes doigts tremblants serrent mollement mon stylo. Ma main glisse sur le vélin, errant à la recherche du bon endroit pour débuter. Je caresse la feuille fine et douce qui laisse alors échapper un frou-frou, son continu et fin de froissement. Cette sensation de liberté m'emporte dans une autre réalité, celle des mots. Je voyage dans cet autre monde, celui de mon imagination, sans limites ni frontières, sans contre-temps ni retards et sans compter le temps qui doucement s'écoule. Je ne suis dès lors plus moi-même, celui que je hais par-dessus tout. Je suis alors l'autre, l'observateur extérieur et indépendant, celui qui est sage, calme et apaisé. Je sors enfin de l'obscurité. Je respire l'air dont j'étais privé. Je me détache de toutes les contingences réelles qui m'assaillaient et m'épuisaient sans cesse. Je me soustrais à mes pensées qui bombardaient mon être sans relâche. J'écris.
C'est parti, ma plume dessine des arabesques, j'aime le "e" et le "s" — ces deux-là sont faits pour s'entendre, harmonie des courbes et des formes on dirait deux corps nus enlacés sous une lumière tamisée. Bientôt les lettres construisent un mot puis deux et trois…
Les mots s'enchaînent et trouvent enfin un sens, une phrase est née. Je m'épanouis complètement, j'imagine puis je sens des mains attentionnées et fragiles me masser de la nuque jusqu'au bas des reins, mon hypophyse enrichit mon sang d'une infime quantité d'endorphines. Je ne me croyais pas
stressé et pourtant je ressens maintenant seulement une sensation délicieuse de bien-être. J'écris.
Peu à peu mon tracé s'accentue, il devient plus chaotique, je sens ma main s'endolorir comme si elle s'anesthésiait doucement sous l'effet d'une piqûre. Mes gestes se font plus rapides puis plus violents. Enfin furieusement j'achève une page, je la pousse sur le côté et en saisis une autre, je continue ainsi. Mon poignet me fait mal, la crampe de l'écrivain gêne mon écriture et je savoure alors cette conjoncture unique, union de moments littéraires et d'instants imaginaires. Je m'arrête soudain, je suis bien, je suis arrivé à bon port c'est la fin du voyage.
Bien plus que le but c'est le trajet pour y arriver qui représente et apporte tout le bonheur et la liberté. Je suis seul mais ne ressens pas de solitude, certainement qu'un ange danse autour de moi, mon amour, ma vie et ma foi. J'écris pour ça. L'écriture est un remède pour moi, la panacée contre tous les maux. J'écris pour me libérer, pour oublier et me remémorer, ça dépend. Quand j'écris, ce qui est en moi et qui me fait mal s'échappe, transfiguration des pensées, vapeur de l'esprit, en textes sensés, réalité de l'écrit. Ce qui n'était qu'un ensemble d'idées versatiles à la merci du temps devient une réalisation subtile, immortelle et à jamais sauvegardée, intacte comme au premier jour. Ce qui n'était qu'un ensemble de secrets personnels destructeur d'âme devient un cadeau de la vie accepté finalement pour lutter et servir d'arme. Ce qui n'était qu'un ensemble inepte devient clair et limpide comme de l'eau de roche.
Ma délivrance prend parfois la forme d'une errance, il faut alors savoir se perdre, suivre son instinct et ainsi toucher de la main cette princesse dérisoire.
Chaque jour qui passe déteint sur le suivant, sans écriture cette superposition et cette accumulation me serait fatale.
L'écriture m'a sauvé la vie, elle m'a beaucoup servi et ce n'est que le début. Je lui dois ma survie. Je me dois de lutter contre mon esprit — qui d'autre pourrait me faire plus de mal que lui ?
Envie de mourir, de quitter ma condition, d'écrire mon testament, laisser des fleurs en héritage, et puis finalement non, cela ne peut pas s'arrêter ici. Cela ne peut pas devenir mon ultime écrit. Grâce à l'écriture tout devient le cadet de mes soucis, je m'en fiche. J'accepte volontiers le jour qui représentera, pour moi, la fin mais je refuse avec toute ma volonté qu'un de mes écrits devienne le dernier et pourtant il en faudra bien un.
Alors je demanderais encore une dernière page, juste une dernière page…

