Élevages de diphtongues
Un texte de Wikipen.
Les cages des diphtongues s'étendaient à perte de vue. Dans quelques-unes on élevait aussi des lettres doubles, car seules elles mouraient d'inanition. Joachim se retourna vers son guide : "Que leur donnez-vous à manger ?" "Uniquement des radis de 18 jours", répondit l'homme qui portait un chapeau de feutre, passablement éméché. Joachim passait admiratif entre les rangées de cages, et quand il s'en approchait un peu plus près, il entendait en effet les diphtongues croquer les radis qu'elles tenaient entre leurs petites pattes griffues. Mais il n'était pas possible de les regarder, car les éleveurs avaient disposé devant chaque cage un store sans tain (c'est-à-dire que les diphtongues, elles, pouvaient voir à l'extérieur). Joachim se sentit mélancolique. Pourquoi ne lui avait-on pas montré plus tôt cette colonie ? Des malveillants, à coup sûr, voulaient freiner sa carrière qui s'annonçait pourtant brillante. Il se retourna vers son compagnon. "J'aimerais, dit-il en détachant bien les syllabes, en acquérir quelques couples pour mon usage personnel".
L'homme ne répondit pas immédiatement. Il regardait ostensiblement de l'autre côté et Joachim commençait à se sentir vexé. Il n'avait pas l'habitude d'être traité avec une telle désinvolture. Au moment où il allait répéter sa requête, l'autre se décida à répondre, sans le regarder, brossant du revers de la main d'invisibles grains de poussière dorée sur sa manche. "Je ne crois pas que ce soit possible, dit-il. Elles sont toutes réservées." Joachim sentit la fureur lui monter au nez comme une vague de moutarde. "Vous plaisantez, je suppose, dit-il en se contrôlant à grand-peine. On m'a fait venir ici exprès pour les voir."
Cette fois l'homme le fixa bien en face : "Bien improbable. On vous a laissé venir parce que vous avez des amis haut placés. (Il marqua un temps d'arrêt.) Si vous vous intéressez un tant soi peu aux diphtongues, je veux dire si vous vous y intéressez vraiment, (il mit oralement des italiques dans ce vraiment), vous devez savoir que pour en obtenir, il vous faut d'abord une autorisation de la Direction du Vocabulaire, et ensuite une réservation validée par le Chef Suprême des Eleveurs. Vous avez tout ça ? Non, bien sûr." Joachim était perplexe. Il venait de comprendre que Hyacinthe s'était payé sa tête en l'envoyant ici - mais dans quel but, c'est ce qu'il ne parvenait pas à saisir.
Pendant que Joachim réfléchissait ainsi, il continuait à cheminer, aux côtés de son guide, dans les allées - d'une propreté consternante - du bâtiment de l'élevage. Les alignements de cages étaient tellement nombreux qu'il avait du mal à croire à ce qu'il venait d'entendre : tant de diphtongues ici, et aucune disponible ? Il fallait tenter une autre approche. Il devinait confusément que malgré son discours xyloglosse, le gardien (mais était-ce vraiment un gardien ?) ne serait probablement pas incorruptible. Quelques sesterces discrètement glissées de la main à la main feraient sans doute l'affaire. Joachim n'avait pas de scrupule particulier, pensant qu'en l'occurrence, la fin justifie les moyens ; il aurait tout fait - enfin, presque tout - pour se procurer une paire de diphtongues (en priant le ciel qu'elles ne fussent point bréhaignes). Mais faute d'expérience, il ne savait trop comment s'y prendre.
L'homme sortit soudain de sa poche un téléphone mobile et y répondit. Joachim n'avait pas entendu l'appareil sonner, mais peut-être était-il en fonction vibreur. Ecartant un instant le mobile de son oreille, l'employé s'adressa à lui : "Il faut que je vous laisse un instant. Je vous fais confiance... Je n'en aurai pas pour bien longtemps." Il s'éloigna précipitamment tout en reprenant sa conversation. Joachim surpris eut à peine le temps d'acquiescer. Resté seul, il fit quelques pas dans l'allée et tout à coup un détail lui sauta aux yeux, comme filmé en gros plan dans une série policière. La porte de l'une des cages était entrouverte. La cage était-elle vide ? Sinon, les diphtongues ne se seraient-elles pas échappées ? Joachim s'approcha et après un bref regard autour de lui - personne en vue - il ouvrit tout grand la porte de fil de fer tressé. Dans la cage, c'était l'obscurité, même en se rapprochant encore davantage, il n'y voyait rien. Hésitant un peu, mais le temps lui était compté, il tendit le bras à l'intérieur, rencontra la douceur d'une fourrure. Vite, vite, se saisir de la diphtongue (est-ce que ça mord ?), vite la mettre en sécurité sous son blouson, vite attraper l'autre, vite refermer la cage.
Rentré chez lui - il avait pu sortir sans encombre de l'élevage, où étaient donc tous les employés qui y grouillaient à son arrivée ? - Joachim se hâta de transférer les diphtongues dans la cage qu'il avait aménagée en prévision de cette acquisition. Elles semblaient avoir bien supporté le voyage et le regardaient sans hostilité de leurs grands yeux verts bordés de longs cils. Il n'avait pas pensé aux radis, il faudrait qu'elles attendent un peu. Il appela immédiatement Hyacinthe, voulant en avoir le coeur net. Mais à peine avait-il commencé son histoire que l'autre l'interrompit : "Alors, tu n'as pas pu en ramener ?" "Mais si, seulement j'ai dû..." Joachim était gêné d'avouer son larcin, et Hyacinthe se mit à rire : "Voyons, mon vieux... Tu comprends bien qu'en fait, ils t'ont laissé faire... Ils ne pouvaient pas te les vendre, mais ils ne voulaient pas non plus que tu repartes bredouille. Ils ont trouvé une solution qui satisfait tout le monde !" Joachim déconcerté raccrocha. Maintenant, il le voyait bien, une vie nouvelle allait commencer pour lui.
FIN

