21 août
Un texte de Wikipen.
Coup de blues aujourd'hui. Une de ces journées à écouter Danièle Messia en boucle… Virginie me l'avait fait découvrir, lors d'un moment de spleen que nous partagions parfois. Elle s'est envolée et est tombée du troisième étage. Je suis redescendu de l'arbre, trop terre à terre. Mais laissons Virginie au fond de ma mémoire, les anges n'ont pas de mémoire…
"Je t'écris de la main gauche" me rappelle Xavier, ses deux mains droites, mes deux mains gauches. Il était le grand-frère, trop grand pour être complice, trop raisonnable pour fermer les yeux sur d'innocentes conneries. A l'école primaire, il venait me chercher, rééquilibrait la balance que mon sautage de classe avait bousculé et jouait les gros bras. J'étais un petit con, un peu tête à claques aussi. J'en jouais aussi au cœur de la fratrie, misant le grand contre le moyen. Hasard de la vie? Xavier ne nous ressemblait pas.
Il était d'un autre monde, meilleur au football, bon motard, excellent bricoleur mais des jugements à l'emporte-pièce, peu policés... Une de ses ex, future médecin, n'y résistera d'ailleurs pas. Elle avait pourtant supporté les affres de la maladie, le cancer à 18 ans, l'ulcère à l'estomac, l'occlusion intestinale…
Moi, j'étais aveugle malgré ce grand corps malingre, squelettisation du sportif d'autrefois. Jeune con pétant de santé, j'ignorais les signaux, j'avais ma vie à construire, mes vaines certitudes à vérifier, mes propres doutes à balayer. La première gifle arriva en février, le corps de Xavier montrait des signes d'épuisement, sa jambe gauche se trainait, son teint virait à l'hépatique. Viendra bientôt le temps du pathétique. J'étais au bord de la Seine avec Florence et Françoise, deux étudiantes en psycho qui étudiaient l'ergonomie avec moi, craquant à l'idée d'aller voir Xavier à l'hôpital Saint Lazare. Les années ne nous avaient pas rapproché et je redoutais d'affronter l'image du grand-frère au corps encore amaigri, aux jambes grotesquement gonflées d'eau. J'y suis allé finalement. Ensuite, je ne devais le revoir que le 19 août, brièvement. Il était épuisé, se lever était au dessus de ses forces. Je repassai le voir le lendemain mais je ne suis pas entré dans sa chambre : il dormait. Une aide-soignante passa alors que je restais immobile devant sa porte.
"Il se repose, il dort quasiment toute la journée".
Ces mots auraient dû me prévenir, m'alerter. Je n'étais pas prêt, pas encore. Je suis reparti de l'hôpital, la bonne conscience satisfaite d'avoir fait le déplacement.
Xavier mourut dans la nuit. C'était il y a 16 ans. Ses filles ont 16 ans demain.

