Affaire à suivre
Un texte de Wikipen.
La pluie tombe fine, dense, précise. Des soupirs en volutes, des toussotements discrets, des regards qui s'évitent. Sur le quai, serrés les uns contre les autres, en attendant l'aéroglisseur du soir. Peu importe la fatigue, je lévite en pensant avec une volupté coupable au billet first class dans ma poche. Je le tiens avec stupeur, étonnée de ma hardiesse. M'offrir un tel délice ! À mon âge ! Ce n'est pas raisonnable et c'est très bon. La first de l'aéroglisseur, tout le monde m'envie déjà n'est-ce pas... Ils n'ont pas l'air de faire attention à moi pourtant. Ah mais... ils ne doivent pas savoir et je ne porte pas sur moi ce signe extérieur de richesse. Enfin, je ne crois pas. First class. Première. Je n'en reviens toujours pas. J'ai osé. Je l'ai fait. Le soir se fait nuit, quelques yeux scrutent l'horizon. Et puis un cri : "Le voilà !". Les coudes jouent contre les corps tassés, les têtes se relèvent, faisant fi de la pluie qui, devenue drue, trace sur les visages des deltas de larmes en sourires. Je me mets sur la pointe des pieds pour dépasser le chapeau qui obstrue mon champ de vision. Je serre dans mes doigts mon billet. First class. Les lumières blanches de l'aéroglisseur trouent l'obscurité comme des yeux de chat. Le voilà.
Il s'immobilise, sans bruit, précis et ouvre ses flancs pour absorber la masse humaine grouillante, déjà soulagée à l'idée d'être au sec. Chacun, dans un réflexe, lève sa main. L'œil électronique reconnaît la nanopuce et débite d'une voix métallique la place attribuée. Un vieillard bougonne : il n'est pas en étage. Moi, j'attends le dernier moment pour exhiber ma first. Avec quelle délectation j'anticipe le carillon qui annoncera mon élection dans l'antre du divin !
Je suis un peu grandiloquente aujourd'hui. Il faut dire que c'est un jour à marquer d'une pierre blanche. Vous mourez d'envie de savoir comment j'ai pu obtenir la first (vous voyez je la nomme déjà en abrégé comme une vieille habituée)... vieille oui ! Habituée, pas encore !
Soit, je vais vous le dire et remonter dans le temps en me présentant tout d'abord. Rassurez-vous, je ne parlerai pas de mes couches et de mon beau corps étalé sur le lit familial pour la photo historique de mes un an, ni de mon air béat devant ma première Barbie, ni encore de mes premiers émois (quoique... cela ne manquerait pas de sel). Mon métier tout d'abord : j'exerce la noble profession de domotechnicienne.
Le choix de ce métier est le fruit d'un pari stupide entre étudiants. Je suivais les cours de maîtrise de sociologie sans avoir réussi à trouver le thème du mémoire du deuxième semestre qui clôturerait ainsi le cycle et m'ouvrirait les portes du doctorat. Nous étions affalés sur le comptoir de notre bistrot préféré en sirotant notre café et en passant en revue tous les sujets possibles. Dans ma tête, un vide sidérant. J'essayais bien de fanfaronner auprès de mes camarades qui étaient en verve ce jour-là mais rien de concret ne me venait à l'esprit.
Au fond de moi, un léger sentiment d'échec commençait à poindre. Il faut dire que je m'étais toujours sentie obligée d'être intelligente, spirituelle, éblouissante si possible. Depuis l'enfance, j'étais animée d'un fort sentiment de compétition. J'adorais les concours, les quizz, les jeux télé, la course aux notes. Je voulais gagner, être la première en tout. Je faisais d'ailleurs l'admiration sans borne de mes parents.
Issue d'un milieu modeste, j'étais le fruit unique de l'amour parental. Papa, maçon dans une petite entreprise du bâtiment, avait rencontré Maman alors qu'il réparait le mur d'enceinte délabré d'un parc. Il avait aperçu sur un banc une jeune fille qui mangeait méthodiquement son sandwich avec un air affecté et avait flashé sur ses longues jambes brunes et ses bouclettes auburns. De son côté, elle n'avait pas été indifférente à ses muscles saillants sous le tee-shirt, son côté Marlon Brando. Un mariage rapide pour emménager dans un petit deux pièces au 13ème étage et la volonté de n'avoir qu'un enfant avec les arguments habituels.
Ils furent toujours stupéfaits de mon intelligence précoce et encore plus, lorsque le diplôme de fin d'études en poche, je leur annonçai que j'allais faire des études de sociologie. À quoi ça sert ? me dirent-ils, incrédules.
Je n'en savais rien et c'est justement pour cela que j'avais choisi cette voie. Je voulais me payer le luxe de faire des études inutiles. À mes frais bien sûr puisque je collectionnais les heures de baby-sitting, les sondages téléphoniques et les nuits en qualité de réceptionniste d'hôtel.
Je m'étourdissais à refaire le monde avec les copains, à gloser des heures entières sur le dernier ouvrage en vogue. Je choisissais mes amants pour leur spiritualité, leur côté bohème, leur fantaisie et de temps en temps, je m'offrais une belle brute qui me retournait dans tous les sens avec une mâle attitude.
J'avançais dans la vie sans but précis, le menton en avant, les cheveux hérissés avec un air perpétuellement moqueur qui m'avait demandé des heures de pose devant la glace.
Mais ce jour-là je séchais lamentablement. Finies les apparences et la séduction du verbe. Je devais trouver un sujet original à la hauteur de ma réputation !
Mon œil glissa sur la technicienne de surface revêtue de sa combinaison verte et de ses boots blanches qui s'affairait sur un tableau de commandes. L'heure de la fermeture allait sonner, le patron nous invitait d'ailleurs gentiment à sortir. Le rideau baissé, la technicienne allait lancer l'opération propreté, de ses doigts virtuoses allaient jaillir quelques robots efficaces : aspirateurs, nettoyeurs, réparateurs, les commandes seraient envoyées et les cyberréceptionneurs programmés pour le lendemain matin avant l'ouverture.
Chaque établissement et les particuliers aisés pouvaient avoir recours à un domoservice qui leur offrait l'insouciance au quotidien en prenant en charge toutes les contraintes matérielles : ménage, achats et services en tous genres. Le Centre DOMO installait un tableau de commande sur chaque site et lui affectait un correspondant chargé de l'exécution des tâches demandées.
Au cœur des préoccupations et de l'intime du quidam commerçant ou fortuné, le domoservice devait avoir une connaissance inégalée du contemporain. Beau sujet de thèse, non ?
Et c'est ainsi que triomphalement, j'annonçai à mon entourage que dès demain, je postulerais pour un poste de domotechnicienne avec à la clé un mémoire détonant sur le quotidien d'un quidam, disséqué bien sûr à l'aune de toutes les théories sociologiques en vigueur.
Baba, les copains ! Môa, si bohème, si snob en fait car au fond très conventionnelle, j'allais me mettre au service de l'autre, avoir un rapport ancillaire du plus vulgaire, je ne tiendrais pas longtemps.
Chiche, je m'entends répondre.
Il fallait que je tienne, je n'avais pas d'autre idée et la thèse n'attendrait pas.

