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Apparition

Un texte de Wikipen.

J'ai rencontré Seydel Phéerique. Seydel n'était pas Brigitte Bardot, ni Catherine Deneuve, encore moins Sharon Stone ou Raquel Welsh qui étaient plus mon type physique mais il ne fallait pas le dire, et plus mondialement connues qu’elle, du temps dont je parle, mais bon, elle avait cette voix inimitable et ce sourire vraiment extraordinaire qui avait fait fondre Jean-Pierre Léaud et les spectateurs enthousiastes de « Baisers volés ». Je ne connais aucun homme qui, à l’époque, n’avait rêvé de se trouver à la place de Léaud. Seydel était l’apparition faite femme. Si on pensait à une apparition, on pensait nécessairement à Seydel. Nous rêvions tous d’entrer dans un magasin de chaussures, de nous asseoir en attendant une vendeuse, et de voir apparaître Seydel son sourire d’ange aux lèvres dans son tailleur Chanel. Il se trouve qu’aux temps dont je parle, nous habitions place des Vosges. Du temps dont je parle, il était fréquent de vivre en communauté.
J'avais deux copains qui étaient membres d’un fameux parti révolutionnaire. Aux temps dont je parle, on disait la « Ligue », en faisant légèrement traîner le « i ». Ces deux copains avaient d’autres copains et, à nous tous, pratiquement une quinzaine, plus les petites amies fixes ou épisodiques, nous avions réussi à louer cet improbable appartement de vingt pièces du dix-septième siècle sur la plus belle place de Paris. Ils ne faisaient pas tous partie de la « Liigue » mais tous affichaient des idées d’extrême gauche voire, pour certains, ultragauchistes. Il y en avait même un, souvent accoudé au manteau de la cheminée où ne brûlait aucune bûche, les cheveux hérissés longs gras et sales, un verre de rouge à la main, sans jeu de mots, et qui tentait de se faire entendre des dîneurs de quelques pâtes qui lui lançaient de temps à autres, des « arrête un peu de déconner, laisse-nous manger tranquille, Jean Hedern ».
Nous le trouvions risible et prétentieux, tout le monde se moquait de lui.
Ces appartements parisiens du dix-septième siècle, pour immenses et donc propices aux communautés qu’ils aient été, n’étaient pas si bien foutus que ça. Ainsi, pratiquement toutes les pièces étaient en enfilade, et il n’y avait qu’une seule salle de bain et une toute petite cuisine. Pour vivre à vingt-cinq plus les copains et les chats. Bien qu’aux temps dont je parle, c’était beaucoup moins important qu’aujourd’hui, il était assez difficile de préserver une quelconque intimité puisqu’on était sans arrêt dérangé, à toute heure du jour et de la nuit, par des gens qui passaient de chambre en chambre pour rentrer chez eux ou voir leurs copains et qui disaient « pardon, pardon » mais pour la forme seulement en chuchotant entre eux « tiens, ils sont à la liigue, eux aussi ». Il y avait par exemple deux petits malins qui avaient tenté de résoudre la question par un lit à baldaquins aux tentures grises toujours fermées et aucun autre meuble dans leur chambre, mais ils étaient passablement mal vus.
Pour entrer dans l’immeuble il fallait pousser le battant d’une lourde porte cochère qui donnait sur la place (pas de code, aux temps où je parle, incroyable mais vrai), traverser une belle cour pavée, dix-septième elle aussi, et prendre l’escalier de droite. Le fond de la cour était occupé par un splendide hôtel particulier, avec de grands arbres derrière un mur et une autre porte cochère plus petite. Cet immeuble abritait Seydel, qui vivait alors avec Samy F... mais nous lui pardonnions, car nous aimions beaucoup Samy F... aussi. Bien entendu, tous les « communautaires » s’entendaient très bien avec le couple de vedettes qui, grosso plutôt que modo partageaient leurs idées, pas tout à fait sur le même pied, bon.
Sortir les poubelles était une tâche effectuée à tour de rôle. J'avais l'espoir incertain de sortir mes poubelles en compagnie de Seydel. J’avais formé le rêve de rencontrer un jour Seydel dans la cour pavée, alors qu’elle émergeait de chez elle ou sortait les poubelles mais ça je n’y croyais pas trop. Je me plaisais à imaginer qu’elle me tenait la porte cochère en robe du soir et s’effaçait avec son inoubliable sourire pour me laisser passer. Cela n’allait jamais tellement plus loin. Parfois j’imaginais deux ou trois mots, convenus, ou alors une scène à la « Baisers volés » tout en retenue. Mais surtout j’imaginais de lui rendre son sourire dans une rencontre unique, éphémère et absolument sans lendemain. Un bref et réel échange, pur, comme dans le film de Truffaut. C’était un beau rêve, bien que réalisable. Une belle histoire à raconter, si elle arrivait. Mais les beaux rêves sont faits pour ne jamais arriver.
Je finis par l’oublier et surtout penser que si cela arrivait je n’aurais droit à strictement aucun sourire, juste des yeux baissés et un « bonsoir » machinal et décourageant. J’avais donc enfoui le rêve au fond de moi et il ne me taraudait pas du tout. Il me revenait, devant ma télé ou au cinéma, quand on y voyait Seydel, mais plus jamais en poussant la porte cochère de la place des Vosges.
Un dimanche soir maussade où c'était mon tour, j'avais disposé les lourdes poubelles sur le trottoir et pensant à mes exams, je la pousse, la porte cochère, pour remonter. Elle résiste moins que d’habitude puisque quelqu’un qui sort la tire et s’efface pour me laisser passer. C’est une femme blonde très chic qui me tient la porte avec un grand sourire, sur lequel glisse mon regard. Après quelques pas dans la cour, je me rends compte alors que, distrait comme je le suis souvent je ne l’avais pas reconnue. Pourtant c’était exactement comme dans mon rêve réalisable. Elle avait tenu la porte avec son grand sourire radieux rien que pour moi. Et moi je l’ai regardé sans le voir, ce sourire, et je l’ai détaillée distraitement, cette femme faite pour apparaître, moi qui en rêvais. Il ne me restait que la seule trace de son odeur.
Je me donnai un coup de poing dans la paume et me tapai le front de cette même paume en me retournant sur la porte qui n’avait pas tout à fait fini de se refermer derrière moi. Seydel avait évidemment disparu. Trop tard pour lui rendre son sourire. Impossible de courir derrière elle pour lui sourire bêtement sur le trottoir. J’avais raté l’échange très possible auquel j’avais rêvé. Elle, Seydel, fidèle en tout à son personnage et à sa personne, avait joué le jeu de l’apparition, elle avait fait ce qu'elle avait dû, elle et son sourire, elle était vraiment apparue devant moi et moi je ne l'avais à peine regardée. Si j'avais pu lui rendre son sourire, j'aurais pu me dire : "j'ai rencontré Seydel Phéerique et elle m'a souri" mais je ne peux pas le dire.
Pour une apparition c'était une apparition ratée, par ma seule faute. Aux temps dont je parle, je m’en voulus toute ma vie. Mais sans plus. Je n'eus aucune autre occasion de rencontrer à nouveau Seydel en poussant la porte cochère : La "communauté" fut dissoute, et l'appartement rendu à des occupants plus conformes.