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Arbres Cuivres

Un texte de Wikipen.

Les Arbres Cuivres m'étaient apparus comme une évidence, comme des indispensables en l'absence desquels nous, pauvres éveillés, tentions pitoyablement d'exister.

Je revois le ciel poussièreux et mouillé, ocre strié de cyan, des collines à perte de vue, herbe rouge aussi dont chaque brin jusqu'à l'horizon se détachait sur le ciel, plus clair et plus diffus.

À grands intervalles, sur le profil duveuteux de ces collines se dressaient les Arbres Cuivres; c'étaient de grandes silhouettes, qui ressemblaient à d'épais fantômes de cuivre en équilibre sur un pied fin. De faux arbres aux angles ronds, à l'allure pesante, à la texture métallique et résonnante, qui grinçaient très légèrement sous l'atmosphère que parcourait la brise.

Alentours, quelques hommes émergent et vont se planter sous les arbres. D'autres les rejoignent, la mine en l'air, anticipant l'orage. Bientôt chaque Arbre Cuivre semble planté dans une foule immobile, qui semble attendre...

L'air se fait plus lourd. Une large bourrasque longe le trait du sol et fait frémir hommes et arbres. Une autre encore, plus humide et plus fraîche.

Enfin l'orage éclate, et c'est l'ondée. L'eau sur le métal des arbres fait un bruit de perceuse ; mille coups lancés d'un nuage l'atteignent par seconde. Comme assourdis par ces burins, les hommes en bas s'écartent et laissent un cercle vide autour des totems de cuivre. La luzerne se plaque au sol avec l'obstination des cheveux que l'on garde après le bain ; puis le ciel se fait d'un ocre plus terne : un flash se répand sur le monde en un battement de cœur et toute ombre cesse un moment d'exister. L'éclair part se perdre au-delà de la lande, puis c'est le tonnerre qui revient faire vibrer la masse.

D'autres foudres s'abattent, toujours plus claires et proches. Chez la foule au pied des arbres, l'attente se suspend lorsqu'un harpon tordu se jette du ciel, éblouissant, sur un arbre, et l'englobe avec fracas. Cela dure le temps qu'a duré l'éclair : l'arbre colossal tremble de toute sa plénitude et l'on entend à nouveau le son du cuivre vrillé qui emplit la plaine, distinct. De toute cette lumière, l'arbre expulse la surprise attendue : d'étranges ballons en forme de patates, gros comme une petite tête, qui tombent de la cîme frappée pour rebondir un temps dans l'herbe. Ils semblent faits d'une coque solide, granuleuse comme l'arbre et épaisse ; la plupart sont cuivrés mais d'autres sont d'un vert obscur, ou d'un rouge sang rugueux. À l'intérieur, c'est comme un gros fruit rond qui luit, jaune, à travers la légère transparence de verre teinté des curieux ballons. Il y en a des dizaines, épars, là, dans l'herbe, et chaque éclair en produit d'autres avec le même glas métallique. Les hommes se ruent sur ces fruits de cuivre en évitant de se faire assommer ; ils grouillent entre les troncs ferrugineux pour amasser tant que possible un butin lourd et chaud.
Le soir venu, la tempête éloignée, les arbres redevenus stériles, les hommes repartent avec de pleines brassées de précieux fruits brillants. On pourra patienter jusqu'au prochain orage.

À la ville, des marchands érudits ont eu une idée curieuse : après leur projet lancé, on voit la lande envahie d'ouvriers et de techniciens. Le chantier fait s'ériger d'autres silhouettes ombrageuses : de faux Arbres Cuivres, d'un jaune acide, faits de verre et d'acier. Massifs, trop ronds, ils germent à la vitesse de l'avidité humaine et bientôt tout est prêt pour la prochaine récolte. Lorsqu'un soir, des nuages électrisés s'amassent enfin, ce ne sont plus seulement des paysans mais aussi des cohortes organisées, avec cabas et perches en régiments, qui patientent sous les faux arbres. Un éclair se faufile jusqu'au premier simulacre jaunâtre et lorsqu'il le frappe, c'est comme un gargouillis infâme qui dure un peu, accusateur. Les fruits jaillissants sous lesquels on tend des filets semblent brûlés, et vides : certains tombent au sol et s'affaissent, mous, d'autres se crèvent sur les perches des ramasseurs; d'autres encore restent ronds sur l'herbe puis, une légère fumée se dégageant, leur très fine coquille explose en des millions d'échardes.

Après la pluie, les restes grésillants de la récolte artificielle sont laissés là et l'on espère qu'ils pourriront vite.
La foule, honteuse, jette un regard mélancolique autour d'elle.

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