Attente nocturne
Un texte de Wikipen.
La cigarette se consume lentement dans un mince filet de fumée. Machinalement, je la fais tourner entre mes doigts. Puis l'écrase dans le cendrier. Je me lève. Le réveil indique quatre heures. La lampe de chevet baigne la chambre d'une chaude lumière.
Dans la cuisine, j'ouvre une bouteille de lait. Un plateau, un verre, la bouteille. Dans le salon, j'allume la télé, coupe le son. J'écoute le silence, percé ça et là de rares crissements de pneus lointains. Le liquide blanc s'écoule, apaisant, dans ma gorge. Lassé des pantins sur l'écran, j'éteins la télé, allume la chaîne. "Köln Concert", Keith Jarrett donne le ton de cette insomnie. Calme, tranquille. J'attends.
Je joue avec les traces que fait le lait sur les parois du verre. Traînée laiteuse qui se réduit. Je fais tourner rapidement le verre sur lui-même, au risque de renverser le précieux liquide. Et puis j'observe la surface du lait se reformer, plane, horizontale. Cela pourrait durer longtemps si, de temps en temps, je ne prélevais pas une gorgée pour calmer mon gosier desséché par la cigarette.
Je ne fume pas. Mais, de temps à autre, je me réveille la nuit. Je prends alors une cigarette dans son paquet. Enfin, dans un de ses paquets. Partout où elle va, elle laisse un paquet. Toilettes, cuisine, salle de bains, etc... Chaque pièce a son paquet et son briquet. Toujours la même marque, des Royale Bleue légères.
La bouteille vient de rendre sa dernière goutte. Dans la cuisine, je cherche quelque chose à grignoter. Au fond du placard, au-dessus du four micro-ondes, une tablette de chocolat noir. Un paquet de pain de mie, une nouvelle bouteille de lait et je retourne dans le salon. Changement de CD. Stan Getz au saxo.
Je ne sais pas quand elle rentrera. Rentrera-t-elle? Je me suis habitué à ces absences. Un coup de fil vers sept-huit heures. Dîner en tête-à-tête avec la télé. Un plat cuisiné réchauffé au four micro-ondes. Et puis, un bouquin, un CD de jazz ou de classique et vamos. Le coucher dans le grand lit froid. Et puis, les questions sous la grosse couette de duvet d'oie que ses parents nous ont offerte. Enfin, au petit matin, je sens sa peau froide du dehors contre la mienne. J'oublie alors les interrogations.
Mais, cette nuit, je suis éveillé et elle ne dort pas dans la chambre, couchée en chien de fusil, ses longs cheveux bouclés étalés sur l'oreiller. Tout à l'heure, quand elle rentrera, dans cinq minutes peut-être, je serai là, sur un fauteuil du salon, écoutant les bossas du vieux Stan. Nous irons nous coucher. Elle racontera rapidement sa journée, mentira peut-être, et puis...
La lumière vive des appliques à halogène me réveille. J'écarquille les yeux, aperçoit le bas de son manteau. Un coup d'oeil sur la pendule. Il est presque sept heures. Le jour s'insinue à travers les fentes des persiennes. A peine surprise, elle vient vers moi. Doux baiser. Elle me prend par le bras.

