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Barque
Un texte de Wikipen.
Sur la langue de terre qui s'avance dans la mer, j'aperçois ta silhouette bouclée, debout les bras ballant. Tu surveilles ta barque fraîchement repeinte en bleu cobalt et blanc. Je pose mon vélo contre la digue et te rejoins dans les herbes coupantes. Tes yeux se plissent dans un sourire. Les minces fentes bleu clair sont assorties à ta vareuse délavée.
- Le soleil commence à se coucher, mais la peinture neuve brille encore un peu. Les lettres blanches tracées avec application évoquent pudiquement tes rêves d'îles lointaines. Les rames sont rangées sur le fond, les anneaux peints à l'antirouille orange sont vides. Au milieu des autres barques éparses, elle tire sur son amarre, pimpante et sage.
- Nous sommes seuls. Les cueilleurs de salicorne qui arpentent le sable mouillé sont repartis. Entouré de plages sur trois côtés, un tronc d'arbre couché sert de banc aux promeneurs. Je m'y assois. Tu nettoies les pinceaux posés au sol à côté des pots fermés, puis tes mains à l'aide d'un chiffon. Ton sourire s'est effacé. Quelques paroles franchissent le seuil de tes lèvres. Le ciel devient plus sombre que l'eau. Seules les balises orange restent nettes à la surface éclairée par les derniers reflets du soleil. Déjà je ne vois plus les confettis bleus et blancs échappés du pinceau sur ton pantalon.
- Les barques vertes, noires et bleues rehaussées de blanc n'offrent plus de contraste avec l'eau, le ciel ou les herbes. Tout est fondu dans la même douceur. Ici, pas de flamboiement méditerranéen, ni de saturation gris-bleu bretonne ou hollandaise. Pas de rochers noirs déchiquetés, entourés d'écume romantique. La surface est lisse, des vaguelettes lèchent les flancs des petites barques attachées à leur piquet.
- Tu t'assois. Je n'aperçois plus ton regard. Nous échangeons quelques paroles banales, des silences de plus en plus longs.
- Tout à coup, un vent léger nous caresse, semblant donner un signal. Au même moment, toutes ensemble, les barques tournent autour de leur amarre, virant proue vers le rivage, nez au vent. Tu souris de mon étonnement de parisienne. Tu l'as observé maintes fois ce retournement de la marée étale qui brusquement descend. Mon ignorance t'attendrit. Ta main rugueuse suit les lignes de l'écorce patiemment jusqu'à ma main. Les dix centimètres qui les séparaient viennent d'être franchis, doucement, tranquillement. Nos mains se caressent sans hâte, tandis que dans mon ventre se mue une force incoercible, aussi immuable que le courant qui retourne les barques, aussi irrésistible que le reflux de l'océan vers le large. La nuit est noire, elle nous cache. Ta main n'a pas quitté la mienne, l'écorce prend feu dans un baiser. De la fusée où nous embarquons, l'océan parait lointain.

