Boule au ventre
Un texte de Wikipen.
En 1986 des organisations caritatives me dépêchèrent dans un camp militaire irakien niché entre des collines débouchant sur le champ de bataille du moment, derrière lequel une partie de l'armée iranienne se tenait.
Le conflit enlisé relevait depuis longtemps de la guerre de tranchées.
Chaque reflux d'assaut laissait des centaines de morts sur le champ de bataille où mon équipe médicale cherchait alors en hâte les blessés. L'horreur omniprésente, dont une description fidèle échapperait à mes mots, nous voilait les risques encourus (tirs sporadiques, grenades et obus de mortier non explosés, gaz neurotoxiques stagnant dans les cuvettes...).
Un laid jour, quelques heures après un assaut, je soignais dans l'hôpital de campagne lorsqu'un groupe de soldats entra précipitamment, me plaqua sur le sol, m'ajusta un baillon, une cagoule aveuglante et des menottes puis me jeta dans une jeep. Après un bref trajet on me guida, m'assit, me lia au siège puis m'ôta cagoule et baillon.
Dans ce sous-sol plusieurs militaires me dévisagent avec haine.
L'un d'eux m'expose en anglais qu'il est responsable du contre-espionnage, n'ignore désormais rien de mes menées suspectes mais révélatrices et me somme de passer aux aveux.
Devant ma stupéfaction la tension monte encore. La rage d'un caporal est telle qu'il ne maîtrise ni les crispations des muscles de sa mâchoire, tandis qu'il invective en arabe, ni celles de sa main, qui serre convulsivement la crosse d'un pistolet.
Je ferme un instant les paupières afin de chasser une angoisse sourde enveloppant la boule au ventre puis demande ce qui m'est reproché. On me somme encore une fois d'avouer.
Après plusieurs répétitions de cet absurde échange le contre-espion jette enfin que plusieurs témoins ont rapporté ma manifeste connaissance préalable de l'horaire de tous les assauts, alors même que chaque camp en préserve jalousement le secret dans l'espoir de surprendre l'autre. Les témoins ont constaté que moins d'un quart d'heure avant tout assaut, quel qu'en fût le camp instigateur, je ne manquais jamais de rassembler mon équipe afin de commencer les préparatifs.
Soulagé, je leur exposais que j'avais en effet constaté une corrélation directe entre, d'une part, l'imminence d'un assaut et, d'autre part, l'activité accrue des chiens errants qui d'ordinaire se repaissaient sur le champ de bataille. Lorsqu'ils s'en éloignaient au plus vite, courant à flanc de colline, je savais qu'un assaut commencerait sous peu. Peut-être percevaient-ils (ouïe, odorat ?) certains discrets préparatifs, voire la nervosité des rares combattants informés, qui les invitaient à s'éloigner de la zone dangereuse ?
Je l'ignore mais, même salivant, ils savaient et se sauvaient.
J'étais persuadé qu'en dévoilant mon secret je convaincrais mon auditoire et ne m'attendais nullement à voir celui qui jouait le rôle de chef se mettre à ricaner, aussitôt imité par ses camarades. Ils étaient secoués d'un fou rire inextinguible et je ne comprenais pas d'où pouvait venir leur hilarité. Je leur avais pourtant livré la vérité dans son intégralité et dans sa brutalité. Mais il semblerait que cela n'avait pas eu l'heur de plaire à ces soldats incrédules. L'un d'eux se mit à jurer et à m'insulter, me crachant au visage. Malgré moi, des larmes se mirent à rouler le long de mon visage, ne faisant que renforcer les rires et les insultes de mes bourreaux.
Au bout d'un long moment de ce calvaire, ils décidèrent de m'amener à l'air libre et de m'exécuter - c'est du moins ce que je crus comprendre en voyant leurs regards enfiévrés. À leurs yeux, je n'étais qu'un espion et ne serais jamais rien de plus qu'un homme de trop au milieu des combats.
Ils me conduisirent alors au centre d'une carrière et me ligotèrent au pied d'un grand rocher, non loin d'une caverne. De là où j'étais, je voyais les chiens errants, au loin, s'enfuir. Je savais ce que cela signifiait, mais je me tus, attendant le premier signe d'une attaque pour me jeter à l'abri des bombes.
(Note : Le principal protagoniste me narra ce qui constitue la trame, j'ai adopté un ton plus neutre et inventé quasiment tous les détails. Tout ce qui suit "Je l'ignore" ne procède pas de son témoignage.)

