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C'est du charbon

Un texte de Wikipen.

- Le charbon végétal contribue au bien-être intestinal : il a un pouvoir absorbant, les gazs qui circulent dans tout l'appareil digestif sont bio-captés par les granulés noirs. Tu en prends une cuillière et hop !
- hop, quoi ?
- hop, tu te sens mieux. Grâce au charbon.
- Mais pourquoi tu me parles de ça ? Je dégage un fumet de mauvais aloi, tu sens que je m'oublie ? Je gargouille ? Quel est le problème ?
- Ah mais non ! Je n'ai rien dit de tel ! Je parlais des propriétés intéressantes du charbon, c'est tout.
- Et ça n'avait donc rien à voir avec le contexte ?
- Rien à voir. (silence) Quel contexte ?
- Hmm, le fait que nous soyons immobilisés tous les deux dans des trous d'un mètre sur un, debout, les mains liées dans le dos, dans un putain de champ de boue et le fait que je n'aie rien bu ni mangé depuis ce matin alors que de toute évidence la nuit tombe. Ce contexte.
- Ah oui c'est ça. Non, ça n'avait rien à voir avec ce contexte. J'avais seulement l'esprit qui vagadondait et je me souvenais que ma mère me donnait du charbon quand j'avais mal au ventre. J'adorais ça. C'était sucré, ça craquait sous les dents, on avait la langue toute noire.
- D'accord. Et pour le reste ?
- Le reste ?
- Comment tu nous vois sortir de ce merdier ?
- Je ne vois pas trop. Je n'ai pas vu la tête des gens qui m'ont collé là.
- Tu penses que si tu avais vu leur tête, on serait sortis d'affaire ?
- Je pourrais au moins essayer d'imaginer pourquoi je suis là. Là, je ne comprends pas. Et toi ?

- Moi non plus. Je me rase ce matin. Je me vois très bien au-dessus de l'évier, j'était en train de changer la lame de mon rasoir, torse nu, la tête trempée. je sortais de la douche. J'entends ma femme à la porte qui me crie « on y va ». Je me dis qu'elle emmène les petites à l'école. J'entends la porte qui claque. Deux secondes après, je tourne le robinet d'eau chaude pour attaquer la face Nord de la joue gauche, j'entends à nouveau la porte d'entrée qui claque. Je me dis « tiens, déjà, ça a été rapide ». Je croyais que ma femme était revenue. Là-dessus, je me prends la porte de la salle de bain en pleine face. Devant moi, deux mistères muscles en tenue paramilitaire, des fusils-mitrailleurs en bandouillère. Puis le noir, plop. Ils ont dû me coller un coup de matraque. Je sens encore une bosse au-dessus de la nuque. Et je me retrouve ici, enveloppé dans du cellophane comme une tranche de jambon, à pas pouvoir bouger un petit doigt depuis des heures et toi qui me parle de ton putain de charbon ! Merde ! (se calmant) Cela dit, j'ai vu leur tête moi. Ca ne m'aide pas du tout à comprendre pourquoi je suis là, je te le dis.
- Vous êtes trop agressif. On ne se connaît même pas. Et vous me braillez dessus comme si nous étions intimes. Je faisais la conversation c'est tout. Vous n'aimez pas le charbon, vous n'aimez pas le charbon. Bon ! Pas besoin d'en faire un plat. Vous avez tort, mais rien de grave.
- Ca n'est pas le problème. Et d'ailleurs, tu me vouvoies maintenant ? Je commence à avoir peur ici, je ne comprends pas ce qui se passe. Et vous me parlez d'un sujet d'une trivialité inouïe, sans rapport avec notre situation. Vous m'auriez parlé de mode et de la tendance de l'année chez les femmes cul-de-jatte, c'était pareil.
- C'était pour détendre l'atmosphère, rien de plus. Si vous préférez que l'on continue de se taire, taisons-nous. Je ne vois pas bien l'avantage, mais taisons-nous.
- Comment se fait-il que vous soyez, vous aussi, embarqué dans cette histoire idiote, et dangereuse peut-être, et que vous puissiez même songer à autre chose. Au charbon, par exemple ?
- Parce que j'essaye de me changer les idées ! Moi aussi, je ratiocine depuis ce matin en me demandant ce qui se passe. Je me demande qui vous êtes. Je me demande ce qu'on va faire de nous. Je me demande pourquoi j'ai été choisi pour servir de rouleau de printemps planté dans un champ de gadoue, avec pas un arbre aussi loin qu'on regarde. Le charbon, ça me changeait les idées !
(Ils se regardent)
- C'est pas bon tout ça hein ?
- Ouais, je serais très surpris qu'on nous annonce une grande nouvelle avec une entrée en matière comme ça.