Comment Goupil croisa Wub pour la première fois, perdit un croc, et gagna un ami
Un texte de Wikipen.
Le lendemain du festin digne d’un roi, Goupil repensait au cousin de Wub qu’il avait dévoré. Il ne savait même pas son nom. En tout cas il était excellent. Goupil voulait passer la journée à se reposer, aussi il sortit de son terrier où s’agitaient déjà Roué et Mêlebrun, ses deux fils. Il faudra un jour que je vous explique pourquoi j’écris toujours « Roué et Mêlebrun » et pas « Mêlebrun et Roué ». Tenez, je viens de le faire de façon exceptionnelle et ça me dérange. La logique n’y est pas. Il me faut une cohérence des mots. Cela fera partie d’une autre aventure.
Pour le moment, vous devez savoir que Goupil se trouva une cachette éloignée de son terrier. Il s’y reposa comme prévu et oublia vite le cousin de Wub pour repenser à Wub, son fidèle ami, bien que cochon. C’est une de ces bizarreries de la vie. Mais tout ne fut pas toujours rose entre ces deux compères. Leur rencontre coûta cher à Goupil. Il perdit le croc en haut à droite. Et comme il n’existait pas de dentiste pour les renards, lorsqu’il montrait les dents, tout le monde ne le prenait pas au sérieux. Loin de là. Mais il savait se débrouiller avec ses trois autres crocs.
Trois ans plus tôt, Wub était svelte et fougueux. Il avait réussi à soulever une barrière de la clôture qui l’enfermait. Il se sauva à vive allure et prit la direction de la forêt. Il savait y trouver des glands et des sangliers y vivaient, alors pourquoi pas lui ? Ce jour-là, dame fortune fit deux malheureux. Pourtant Goupil pensait avoir eu de la chance en croisant sur son chemin un si jeune cochon. Wub malgré son âge n’était pas inexpérimenté. Il était surtout vif. Goupil eut du mal à le rattraper et à le coincer contre des ronces. Wub était courageux et il mordit le renard. Surpris, Goupil mordit à son tour. Mal lui en prit, il serra l’anneau que Wub portait au groin. Celui-ci servait au fermier à l’attacher et à le faire avancer plus facilement car lorsqu’il tirait dessus, cela lui faisait mal. Ce jour là, c’est le renard qui souffrit. Surtout lorsque Wub tira en arrière d’un coup sec et arracha le croc en haut à droite de Goupil.
Le combat fut terminé. D’autant plus que les fermiers arrivaient en criant pour faire peur à ce maudit renard qui leur avait déjà joué bien des tours. Goupil préféra la fuite. Et Wub fut rattrapé. Le plus étonnant dans cette aventure est sa conclusion. Goupil et Wub se revirent à la ferme où il était engraissé. Ils se reconnurent, l’un dorénavant toujours attaché à l’aide de son anneau, et l’autre avec un sourire étrange à cause d’une dent en moins. Wub parla le premier et expliqua le cheminement de ses pensées.
- « — Tu m’as ouvert les yeux, je suis un cochon et ma place est ici. À quoi bon vouloir partir à l’aventure comme toi ?
- — Moi, dit Goupil, je n’oublie pas que tu m’as fait très mal.
- — Et moi, je n’oublie pas que j’ai été rattrapé par ta faute. Et que tu voulais me tuer.
- — C’est la vie !
- — C’est la mort, répondit Wub ! Ma mort !
- — Telle est ma nature ! Je dois tuer pour manger et vivre !
- — Je le comprends. Et ma nature est de ne pas me prendre pour un de ces sangliers qui sont sauvages.
- — Crois-en mon expérience, au combat, tu les vaux bien !
- — J’ai accepté mon sort. Je vais rester ici à attendre d’être assez gras pour être tué par le fermier. Ensuite, peut-être me fumera-t-il. Peut-être sentiras-tu l’odeur de ma couenne grillée.
- — Et pourquoi me dis-tu ceci ?
- — Pour te montrer que je t’ai pardonné ton acte.
- — Je me dois d’être honnête devant ta franchise ! Si c’était à refaire, je recommencerais ! Quitte à y être blessé !
- — Je sais cela ! La vengeance ne coule plus dans mes veines !
- — Comment puis-je comprendre que tu trouves normal que j’essaie de te tuer ?
- — Ce n’est pas normal, c’est ainsi ! Est-ce que je peux faire quelque chose contre cela ? Non ! Est-ce que tu peux devenir végétarien ? Non ! Est-ce que tu vas te tuer pour t’empêcher de tuer d’autres vies pour continuer à vivre ? Non ! Aussi, je préfère que nous ne soyons pas du même côté de cette barrière.
- — Ce qui veut dire…
- — Ce qui veut dire que si tu le désires nous pouvons être amis tant que cette clôture nous sépare.
- — Et si je viens t’attaquer !
- — Alors je me défendrai comme j’ai su le faire !
- — Et si un jour je parviens à faire en sorte que tu ne te sentes plus en sécurité derrière ta clôture…
- — Il faudra alors que je devienne comme toi, Goupil : prévoyant, prêt à tuer sans merci, et capable de ne te laisser aucune chance de te repentir ! Ce serait la seule possibilité que j’aurais de survivre et de laisser vivre les miens... mais ainsi tu aurais gagné, même si je ne te tuais pas : je serais devenu comme toi ! Je serais comme toi, comprends-tu ? Et qu’aurais-je gagné ? Même spectateurs, les miens changeraient de nature et deviendraient en partie comme toi. Ils seraient obligés d’accepter ce changement au fond d’eux, afin d’accepter d’être encore en vie.
- — Donc dans tous les cas, je gagne, dit Goupil.
- — Sauf les cochons restent des cochons et acceptent de mourir en paix.
- — Et si un jour tous les cochons mouraient à cause de cette non-violence ?
- — Impossible !
- — Tu sais, Wub, les humains ne seront pas toujours là pour défendre les cochons. Et ce jour-là, soit vous vous défendrez, soit vous mourrez, tous ! Et la violence ne vous épargnera pas !
- — Nous en reparlerons à ce moment-là, Goupil !... À moins que d’ici-là, tu ne sois mort étranglé dans un piège ou tué par le plomb d’un fusil. Et si j’étais toi, je regagnerais la forêt avant que le fermier ne tire sur toi ! »
Goupil se retourna et vit le fermier, le fusil à l’épaule, en train de viser. Il préféra prendre la poudre d’escampette. Il ne se remit à réfléchir que lorsqu’il fut à l’abri depuis une heure. Cette rencontre étonnante fit de Goupil et de Wub les meilleurs amis du monde… tant que Goupil resterait de son côté de la barrière.

