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Comment Goupil se fit bouddhiste pour deux euros pendant quelques secondes

Un texte de Wikipen.


La ruse de Goupil était parfois insuffisante, il fallait aussi avoir de la chance. Les deux journées précédentes avaient été avares de bonheurs envers lui. Mais la grande roue de la fortune tournait, et ce jour-là Goupil tira le gros lot.
Après une bonne nuit de sommeil hors de son terrier, Goupil se sentit obligé de ramener une belle proie à Dame Hermeline. C’était le seul moyen de se faire pardonner. Alors Goupil, en bon renard, tenta le mulotage. Pour mieux voir les mulots, sauter les deux pattes avant jointes n’était pas un problème. Par contre, retomber sur les pattes arrière était douloureux. Goupil glapissait à chaque fois. Donc il était inutile d’insister. Aucun mulot ne se laisserait prendre par un renard aussi bruyant.
Goupil prenait peu de risques. Que des risques calculés. Surtout quand il était blessé. Mais ce jour-là était un jour particulier : il lui fallait ramener une belle proie à sa femme. Il descendit donc dans la vallée. Oh, pas jusqu’au village ; une ferme isolée ferait son affaire. Il longea le chemin de terre tout en restant abrité par les arbres de la forêt. La première chance de Goupil fut que la chasse était fermée. Sa deuxième chance fut qu’il rencontra un seul des nombreux braconniers. Sa troisième chance fut que celui-ci dormait. Goupil fit un détour, puis, sans un bruit, il s’en alla au pas de course. Pourquoi le braconnier se réveilla-t-il à ce moment là ? Il aperçut le renard en fuite. Il lèva son fusil et visa. La quatrième chance de Goupil intervint alors. Un autre braconnier, bien caché, avait repéré le fuyard. Ils tirèrent tous les deux et se blessèrent l’un l’autre. Heureux, Goupil ne chercha pas à comprendre. Il accélèra le pas et oublia ses douleurs. Une fois en vue de la ferme, Goupil reprit son souffle. Il aperçut le poulailler. Hum, de quoi faire un festin pour quatre renards pendant cinq jours ! Ça le fit rêver. Le danger était trop grand. Il fallait trouver autre chose. C’était d’ailleurs pour cette autre chose que Goupil était venu jusque-là. Ou plutôt pour voir quelqu’un. Son ami Wub, le cochon. Ils se connaissaient depuis l’annnée d'avant. Leur première rencontre fut agitée. Je vous la raconterai un jour. Si j’oublie, rappelez-moi à l’ordre. Ils furent terribles ce jour-là tous les deux. Depuis, ils devinrent copains comme cochons. La domesticité de l’un et la sauvagerie de l’autre étaient une richesse plutôt qu’un poids. Ils aimaient discutailler des heures durant.
Aujourd’hui Goupil préfèra aller droit au but de sa visite : « Il me faut une belle proie d’ici ce soir si je veux que Dame Hermeline me pardonne. » Wub prit cette exigence avec philosophie. Wub preait tout avec philosophie, même de savoir qu’il était engraissé pour finir en boudin, petits lardons fumés, et belles tranches de jambon cuit au torchon. En comparaison, les soucis de Goupil lui semblaient insignifiants, voire abstraits. Il raisonna à haute voix : « D’ailleurs je n’ai jamais vu Dame Hermeline. Existe-elle ? Et si elle existe, est-ce vrai qu’elle se met dans de terribles colères ? Et si c’est vrai, est-ce possible de la calmer ? Et si c’est possible, ton idée est-elle la meilleure ? » Trop, c’est trop ! Mais Goupil fit attention de ne pas vexer Wub. Il avait besoin de lui. « Mon brave Wub », dit Goupil, « tu es plus patient que moi. Tu connais ma nature. Quand j’ai un objectif en vue, je ne le quitte pas sans raison. Le temps des questions est terminé. Il me faut des réponses. » En regardant Goupil, Wub sourit et lui dit : « Encore faut-il se poser les bonnes questions ! » « Wub, ne gagne pas du temps aujourd’hui. Tu t’ennuies ici, c’est pour cela que tu tolères ma présence à tes côtés. Et j’aime suivre tes conseils. Mais pas AUJOURD’HUI !!! » dit Goupil en haussant le ton. Il tourna la tête. Personne ne l’avait entendu. Wub sourit et dit avec calme : « Goupil, j’ai la solution à tes problèmes du jour. Vois-tu ces deux euros qui sont tombés ce matin de la poche du fermier ? » Goupil avait les yeux qui pétillaient d’envie. Wub reprit : « Je te parie ces deux euros que tu es incapable de devenir bouddhiste ! » Goupil n’en crut pas ses oreilles pointues. Il savait déjà ce qu’il ferait des euros. Le problème était ailleurs. Comment pouvait-il devenir quelque chose qu’il ne connaissait pas ? Il se souvint de certaines conversations qu’il avaient eues avec Wub. Oui, c’était ça ! Il dit : « Le bouddhisme n’est ni une religion, ni une philosophie. Il est indéfinissable. Par contre je peux le devenir. Il suffit que je suive ton enseignement. Je suis d’accord ! Wub, à partir de cette seconde, je suis bouddhiste et je suivrai tes conseils. » Donc Wub donna les deux euros à Goupil
« — Dis-moi Goupil, pourquoi en tant que bouddhiste acceptes-tu cette pièce de deux euros ? »
« - En tant que bouddhiste, je respecte la vie de mes enfants, celle de ma femme et la mienne. Aussi cette pièce est la bienvenue », répondit Goupil.
« — Très bien ! Pourtant je devine ce que tu vas en faire. Est-ce bouddhiste d’acheter un animal mort afin de vous rassasier ? », dit Wub. « — En tant que bouddhiste je ne vais pas tuer moi-même cet animal. Ce sera un canard d’ailleurs cette fois ! »
« — Très bien ! Tu peux filer chez ton vendeur de canard à la broche », conclut Wub.
Goupil alla chez Monsieur Kif. Il vendait des poulets et d’autres volailles cuites à la broche. Pour ne pas faire attendre ses clients, il faisait fonctionner sa rôtissoire une heure avant de partir. Goupil arriva sans se cacher devant la maison de Monsieur Kif. Comme d’habitude, Goupil gratta à la porte en bois. Il déposa la pièce et recula jusqu’au portail. Alors Monsieur Kif ouvrit la porte, regarda la pièce, la ramassa et rentra. Il ressortit pour lancer un canard à Goupil qui l’attrapa au vol. Cet échange de bons procédés durait depuis plusieurs années.
Sur le chemin du retour, Goupil repensait à Wub. « Il faudra que je lui dise, » se dit-il, « que son raisonnement est faux. Un bouddhiste qui mange de la viande, même s’il n’a pas tué l’animal, devient responsable de la mort de celui-ci. Hé oui, le tueur sait qu’il vendra son animal mort, alors il le tue. S’il ne trouvait personne pour l’acheter mort, il ne le tuerait pas. Je me dois de le dire à Wub.»
Pendant ce temps Wub repensait à Goupil : « Il faudra que je dise à Goupil la vérité. Même s’il n’était pas devenu bouddhiste je lui aurais donné cette pièce de deux euros. »
Bien sûr, le retour de Goupil avec le canard rôti entre les crocs fut apprécié par Dame Hermeline et par leurs enfants. Le ventre plein, dans son terrier, Goupil médita jusqu'à une heure tardive sur sa chance en cette belle journée.


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