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Coup de tabac

Un texte de Wikipen.

         Ce n’est pas tant la taille des vagues qui pose problème, bien qu’elles soient assez hautes pour effrayer la plupart des hommes, mais la manière insidieuse dont elles se conjuguent ; jamais n’avons-nous connu une configuration si anarchique, une topographie à ce point traître. Nous luttons contre une mer épaisse. Le vent soulève des lames. Surfs aveugles, grondement d’écume, acrobaties du mât, nos yeux pétillent. Face aux ténèbres luisent nos gueules, telles des trophées. Sur la poussière nocturne, majestueuse, oppressante, le jour souffle. Nous basculons à chaque pyramide d’eau, dont la marche, féroce, sonne comme l’acier.
         Le jour qui hurle bientôt, montrant la salive de Neptune. On dirait la désespérante assiduité d’une noria. Voyant notre nef à l’extrême gîte, et, qui, malheureuse, jette sa route en vrac, je me figure la mer comme sépulcre, vaguement inquiet d’une telle frontière.
         Fleur hérite de la barre, il est temps pour moi de relâcher mon attention ; prendre du repos serait trop dire, il y a tant de choses à faire sur un bateau pour vraiment se détendre lorsqu’une âme barre à votre place, de surcroît dans des conditions délicates. J’ai une confiance absolue en Fleur, sa folie nous préserve du pire : les atermoiements face aux dangers.
         Depuis des heures, le plan d’eau est une marmite, le ciel un brasier. Pour maintenir un semblant d’équilibre, nous ne pouvons réduire encore la toile, qui claque après toute embardée. Tant bien que mal, je passe au crible les cordages, chaque pièce du gréement, la structure de la coque. Physalie manque d’imploser à chaque vague, je le sens à bout de souffle.
         Un moment, coincé entre deux placards, je contemple le foutoir. À fond de cale, des nouilles échappées de leur boîte se boursoufflent à vue d’œil dans un liquide infâme. Je fais un peu de météo, ne trouvant aucune porte de sortie. Je nous prépare une pitance, dont l’essentiel valdingue. J'en démarre une autre, j’examine les hublots un par un ; vite fait, nous ne sommes pas légataires d’une grosse unité.
         Avec Fleur, nous aimons la vie marine réduite à sa plus simple expression : latrines rudimentaires, réchaud sur cardan, couchettes exiguës, navigation au compas. Physalie est ce genre de dériveur aux aptitudes notables mais dénué d’agréments ; habitable, oui, comme une cahute pour nomades; à son bord, hormis faire voile, il faut se satisfaire de peu ; la mer, luxueuse, suffit bien.
         Je m'extirpe du carré, pour tendre à Fleur son repas. Et d'un coup j'hallucine... le silence. Tout bruit éteint. Règne un silence assourdissant. Il y a pire, le bateau ne bouge plus. Physalie est comme débranché. Au placard les embruns, plus l'ombre d'une vague, Éole en vacances, notre enfer est perdu. Je regarde Fleur, vissée à la barre, son pouls sur les voiles, guidant la proue. Elle ne voit pas l'absence du temps. Elle vise encore le chemin doux. Je vais lui dire la vérité. Nous sommes au fond de l'étendue. Et l'eau s'est évanouie. Nous sommes posés dans un désert. Abandonnés de l'océan...