Croquis vénézuéliens
Un texte de Wikipen.
Il faut bien se décider à un moment ou à un autre. Certains me sourient, d'autres me narguent. Le groupe se scinde en deux. Les autres partent à pied, et nous nous prenons un pseudo-car pour aller de l'autre côté de Montmartre. Les clients gueulent quand le chauffeur maneuvre pour descendre les escaliers pendant que les Vénézuéliens font des croquis. Je n'avais pas envie de payer ni de manger, j'ai rebroussé chemin sans eux. La pente est costaud. Heureusement, tout est très ombragé et humide par ici. Je saute de stalagmite blanche en stalagmite blanche. Je glisse souvent et perds parfois un membre. Bof. Les petits rires d'enfants dans mon dos sont assez pénibles. Finalement, une missive semble être arrivée et des femmes portant des sacs en papier kraft et des lunettes de soleil alpaguent le tout. Saletés.
- Nous nous sommes perdus dans cette foule délirante qui huait dans d’atroces vies oisives. Toutes gigotaient ! Impossible de retrouver les clefs de l'univers que j’avais, par mégarde glissées, dans le fond de mon parapluie vermoulu. Impossible de retrouver un moment privilégié. Le temps et l’espace luttaient contre nous. T’entrapercevoir m’aurait alors suffi ! Rien n’y fit ! Je repensais aux formes délicates que nous avions ravinées, tout tremblants. Tes sourires hiératiques, en mon imagination, redevenaient chaleureux et ouverts, francs et sincères, vivaces et porteurs d’avenir. Comment te rejoindre sans chuter à nouveau ? Il me fallait tenir. Me poster là et observer comme une girafe impressionniste. Tes yeux ! Je cherchais tes yeux ! Où ? Qu’était-il advenu de toi ? Seules tes palpitations venaient jusqu’à moi.
Je n’avais pas perdu que tes yeux. Les délires de la multitude m’empêchaient de deviner la direction que tu prenais. Je retenais ma respiration et… Trop tard ! Je n’entendais plus rien ! Alors j’inspirais de plus en plus belle, de plus en plus vite, jusqu’à ne plus pouvoir, jusqu’à ne plus… Comme un ballon de baudruche je me dégonflais, survolant la foule, déboussolant les gens. Je n’étais pas dirigeable et m’enflammais par frottement dans l’atmosphère où gazouillaient les fuligules milouinans roses et bleus. Finir écrasé contre la grande muraille de Chine ? Que nenni ! Je pris mes jambes à bras le corps et alors je rebondissais sans heurt. En plein vol, un clown du désert me gobi. Une question sautillait encore dans mon crâne : « Sauras-tu me retrouver ? » Je voulais te faire de fumeux signaux mais en plus j’avais oublié mon briquet ! Il me restait une seule alternative : compter sur ta légendaire perspicacité transmise de génération en génération depuis que l'ouvre-boîte à été inventé.
- Mon trouble perdurait ! Loin des yeux, proche du foi ! Il puait la vinasse ce clown. Sacré spécimen ! Il s’agissait forcément d’un cracheur de feu avec de tels poumons calcinés. Je poursuivais mon circuit touristique assis à bord d’un autobus à impériale. Le vendeur de glaces parlait trop vite dans un anglais mirobolant. C’est ainsi que j’ai contracté la plus grosse dette de toute ma vie passée. Oh, pas de soucis, il me présenta des formulaires à compléter avec précision, et sa femme qui le suivait partout par jalousie possessive. À cause de lui, j’ai loupé le survol des gorges du clown ainsi que la montée en ascenseur dans la tour de contrôle. Frustré, je dus descendre en marche et attendre à la gare provisoire. Je suis alors allé à l’accueil pour me signaler. Personne ne te connaissait dans ce lieu aussi stupide qu’insipide. Arriverais-tu à trouver cet oiseau de malheur ? Pas moyen de me faire passer pour un immigré clandestin. Dès que je perdais mes papiers une grosse alarme se déclenchait en allumant mille guirlandes de Noël. Il allait bientôt neiger et tu n’étais toujours pas là ! Comment sortir de ce clown irrespectueux de ma liberté de mouvement ?

