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Délassement d'orfèvre

Un texte de Wikipen.

        Des vieux gréements tombent du large, crachés par la Terre, sa rondité ; bien que toilés à l’excès, ils progressent avec une somptueuse lenteur ; leurs proues se cabrent sous les prunelles d’enfants bouche bée ; ils paradent, cuivres impeccables, listons vernis, mâts de misaine, voiles auriques, vigies au firmament pour parer aux dangers, saintes-barbes pleines de poudre par précaution.
        Sur cette portion du rivage d’un charme simple, ce petit recoin aux joies abstraites dont le seuil se cache, je n’ai jamais compté plus de vingt têtes, tandis que sur d’autres plages, idéales, mille fesses cuisent de concert, au moins. C’est l’inépuisable transhumance vers les stations balnéaires que l’astre écrase, des mammifères torréfient leur peau dans un fatras d’hormones concupiscentes.
        Flotte dans l’air ce moment flou, hermétique, plus indécis qu’une vie, ce petit moment où l’on oublie que la chose est possible, sans doute la tentation succincte du vide comme un précipice pour le cœur. On croit toujours être accompli, à tout âge, en toutes circonstances, fort d’une présomption d’innocence, et l’on se pose en épicentre au bord d’un terrain vague que d’autres agencent comme par magie.
        Pimpante, fascinante, d’une grâce insoutenable pour tous philosophes, la voilà qui m’offre enfin son profil. Le contour de son visage, naturellement, mais bien plus encore. Je vois son caractère dense, comme une danse de caractère. Je rencontre les déliés de ses gestes autant que leur rigueur. Je reçois de plein fouet l’envergure de son âme, trahie par la force de son regard et les traits qui le forgent. Je contemple son ressort, orchestre à toute épreuve. À son éclat monstre, inaltérable, la nuit pourrait singer le jour, l’hiver plagier l’été, l’amour saigner la haine.
        Je me rappelle Edgar Degas dans les coulisses de l’opéra Garnier, humant la frénésie des ballerines et leurs efforts qui relèvent de l’ascèse. Je me rappelle son aptitude à transcender les perspectives, ses captures de figures neuves qui échappent à l’œil novice, sa prodigieuse aisance à coucher sous quatre angles la posture d’une étoile. Je me souviens de sa fureur pour les sérigraphies, loin des rengaines, ou quelques-unes de ces femmes, splendides, nûment peintes au sortir du bain. Je me sens porté par ce flux créatif, toutes proportions gardées.
        De l’avoir en face de moi si expressive, si exposée à mon ample regard, si attenante à toutes les formes de l’art, me délivre du poids des âges et de leur fuite. Écrire m’empêche de vieillir. Traduire ce que j’éprouve reflète ma jeunesse. Qui peut me dire si d’être lu immortalise ?