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Dans le métro parisien

Un texte de Wikipen.

Sommaire

Ligne 2, station Ternes

Il était environ dix-huit heures un soir d’hiver glacial. La rame s’était fortement remplie à Charles de Gaulle - Étoile et je me trouvais debout adossé à la porte opposée au quai comme à mon habitude. Alors que le métro venait de quitter la station Ternes, une voix s’éleva à l’autre bout de la voiture, au début imperceptible puis allant crescendo jusqu’à ce que je parvienne à l’entendre assez bien. Un jeune homme se tenait au milieu des passagers dans la voiture bondée et il avait entamé une chanson a capella. Je suis habitué aux chanteurs et musiciens qui arpentent le métro parisien et souvent je trouve relativement agréable cette ambiance mais en l’occurrence il ne s’agissait pas là du répertoire habituel des troubadours modernes qui égayent pour certains l’univers assez triste et glauque du métropolitain. L’homme était un rasta, il portait des dreadlocks et des vêtements amples aux couleurs chatoyantes vertes, jaunes et rouges. C’était la première fois de ma vie que j’entendais du ragga dans le métro. Si vous êtes néophytes, il faut savoir que le ragga est un style musical qui a la réputation non fondée, d’être marginal. J’écoutais avec beaucoup d’attention le rasta chanter, il se dégageait de lui une énergie contagieuse, il se comportait comme les artistes sur scène et ses paroles m’étaient inconnues. Comme je suis un fan de ragga je pensai sur l’instant qu’il était réellement auteur-interprète et j’en reste aujourd’hui encore convaincu. Il faut beaucoup de courage pour entrer dans le métro et se lancer comme ça devant un public à 99% réfractaire au ragga. Je regardais avec délectation les personnes qui se trouvaient autour du rasta à l’autre bout du wagon. Les petits vieux se bouchaient presque les oreilles et regardaient ahuris le chanteur, ils donnaient l’impression que le ciel leur tombait sur la tête ; les autres se regardaient dubitatifs, certains protégeaient leurs sacoches et leurs sacs à main, d’autres n’étaient vraiment pas à l’aise. Et le rasta chantait, « Les vampires de Babylone vont brûler… - Fire burn Rastafarai… - Rastafarai more fire… - Contre les vampires, les vampayas qui gagnent mille ans de SMIC par mois, qui s’achètent un jet privé neuf, faya burn… Rastafaraï… ». Je comprenais que les gens, pendant les deux minutes durant lesquelles le rasta presque en transe se déchaînait, étaient estomaqués. Je l’étais aussi mais pour d’autres raisons. J’étais admiratif, sous le charme de cet homme et de l’énergie positive qui émanait de lui. J’étais simplement subjugué et je sentais un ravissement, une joie m’envahir comme jamais je n’en avais ressenti. Il est vrai que je suis fan de ragga alors c’est un peu comme si un fan de techno voyait quelqu’un rentrer dans une rame de métro avec un soundsystem et qu'il transformait le wagon, l’espace d’un instant, en rave party ! Après sa chanson, arrivé à la station Villiers, le rasta qui ne se démontait pas traversa tout le wagon en demandant aux gens une pièce pour la musique. Il n'était pas susceptible, personne ne lui donna d’argent, ni même autre chose d’ailleurs et il fallait s’en douter. Enfin il arriva à ma hauteur, je le fixais, il ne me regarda pas et se tourna pour quitter le wagon juste devant moi. J’émis alors un son, un mot : « Rastafarai ». Je suis rasta dans l'âme et ce qu’il venait de faire méritait, à mon avis, une pièce. Le type se retourna et me regarda. Je lui tendis deux euros. Ce n’était pas beaucoup mais jamais de ma vie je n’avais donné à quelqu’un autant pour un morceau de musique dans la rue ou dans le métro. Ce n’était pas pour l’argent que le rasta faisait ça, ce n’est pas le genre de musique qui rapporte dans le métro si vous voyez ce que je veux dire. Le rasta me regarda droit dans les yeux, j’y perçus la flamme, le fire burn. Il ferma son poing et me le tendit en disant « Rastafaraï ». Nous avons alors entrechoqué nos poings en signe de reconnaissance. Il me remercia très cordialement et resta stupéfait. Nous discutâmes jusqu’à la station suivante où il sortit. Il me remercia encore et me répéta combien il appréciait. J’ai perçu en lui un respect réciproque au mien, j’ai perçu sa joie réciproque à la mienne et j’ai perçu l’espoir du monde meilleur, à l’image de celle que nous donnions, réciproque au mien. Cette rencontre m’a profondément marqué et je me demande maintenant si ce n’était pas un ange venu partager un instant le quotidien des humains.

Ligne 13, station Miromesnils

Il est vingt-trois heures passé, le métro quasiment vide quand deux femmes pénètrent dans la voiture. Elles paraissent jeunes, vingt ans maximum, et sont attifées comme l'as de pique: grandes robes de gitanes de toutes les couleurs à moitié arrachées, c’est la mode. Leurs visages sont grossièrement maquillés d’une épaisse couche de fond de teint, de fard à paupières et de mascara. Elles entament au bout de quelques secondes un discours qui débute exactement comme ceux que prononcent les mendiants qui font la quête mais très rapidement leur discours change, et elles annoncent que pour ceux qui ne veulent pas donner un sou il reste l’alternative de donner un bisou. Et les voilà parties à arpenter le wagon en demandant à chaque passager « Un sou ou un bisou ! ». Elles rient, chantent et parodient des mouvements de danse. Personne ne donne d’argent sauf un type mal à l’aise mais à ma grande surprise certains donnent un bisou. Lorsque les deux jeunes femmes arrivent à ma hauteur j’ai le droit au « Un sou ou un bisou » et je choisis le bisou, sur la joue cela va de soi. Je comprends mieux alors la raison de l’épaisse couche de fond de teint, ce qui reste cependant une piètre protection contre d’éventuels problèmes de peau contagieux. À la station suivante les deux jeunes femmes descendent et s’engouffrent dans le wagon suivant. Par les petites vitres qui ferment les extrémités des wagons je les vois réitérer leurs exploits. Ces filles ne faisaient certainement pas ça pour l’argent. Je me suis demandé ce qui pouvait bien les motiver : l’envie de goûter à la vie de mendiant ; le besoin de bisous, d’affection ; Le délire d’un soir... Je ne sais pas et ne le saurai jamais.

Ligne 2, Station Place de Clichy

Il est dix-huit heures trente. La RATP est en grève, tous les services sont affectés. Une rame passe en moyenne toutes les demi-heure à quarante-cinq minutes. J’ai de la chance d’avoir emprunté un métro quasiment vide depuis Nanterre mais arrivé à Place de Clichy une foule considérable s’agglutine sur le quai qui en déborde presque. Heureusement je suis arrivé. Je descends ici. Je me démène pour m’extirper du wagon car la politesse des gens est légendaire à Paris et contre tout bon sens, personne ne vous laisse descendre avant de monter. Arrivé au bout du quai alors que j’allai monter l’escalier, une grosse dame manque de me percuter de plein fouet, la sonnerie annonçant la fermeture automatique des portes retentit, la grosse dame qui porte un bébé dans son dos se rue dans le wagon bondé à craquer et se jette contre le mur de passagers qui obstrue l’entrée. Sans doute pensait-elle que son poids l’aiderait à pousser les gens afin qu’un espace dans lequel elle pourrait rentrer se libère mais il en est tout autrement, le wagon est tellement plein que personne ne bouge d’un millimètre, la grosse dame s’écrase contre le mur humain qui pousse un cri de douleur sous la violence de l’impact. La grosse dame ne se démonte pas et s’accroche aux barres latérales qui encadrent l’ouverture puis, faisant preuve d’une étonnante force, elle écrase tout le monde et réussit à faire rentrer son énorme corps dans la voiture. Apparemment satisfaite, elle reste ainsi alors que les portes tentent de se refermer. Vue du quai, la scène est d’autant plus surréaliste que le bébé accroché au dos de sa mère, un nourrisson de quelques mois, dépasse du métro et les portes allaient bientôt les séparer. J’imagine déjà le métro parti avec le bébé dehors retenu par le linceul à sa mère à l’intérieur, un carnage… Je me précipite, ainsi que deux personnes qui ont également remarqué la folie que la grosse dame s’apprêtait à faire. Une autre personne dans le wagon s’empresse également de tenter de raisonner la dame qui visiblement ne juge pas qu’il y ait un quelconque problème. Il faut une minute et l’intervention de quatre hommes pour sortir de force la dame du wagon. Et elle continue de râler pendant encore trente secondes. Elle ne s’est rendu compte de rien ; aucune perception du danger. Ce qui m’a marqué c’est la mine déconfite et déçue qu’elle arbora sur son visage quand le métro quitta la station. Elle aurait tant aimé monter dans ce métro coûte que coûte…

Ligne 12, Station Volontaires

Hier soir, à la station Volontaires...