Delfador
Un texte de Wikipen.
Je suis venu vous raconter l'histoire de Delfador. C'est une histoire qui est triste d'abord et puis qui se termine bien, alors vous pouvez ranger vos mouchoirs. Mais j'ai un problème, c'est que Delfador, je ne l'ai jamais connu. Enfin, pas directement. Il a fallu que je recherche les gens qui, eux l'avaient connu, et qui s'en souvenaient encore. Un boulot de dingue. Il y avait par exemple Lucien, Piotr Candomblé, Wolf Gang et bien d'autres, dont je ne me rappelle même plus les noms. Chacun avait une petite pierre à apporter à l'édifice et chacun avait à citer quelqu'un d'autre que je devais voir absolument. C'est comme ça que j'ai rencontré aussi Anna Lhoji, la fille que Delfador avait aimée. J'ai eu l'occasion de connaître également Phil Hygrann et Derrell Ixion, les inséparables dans leur numéro de duettistes, mais j'ai très vite compris qu'ils ne savaient rien de Delfador et voulaient juste se faire mousser.
Bon, je vais essayer de commencer par le commencement. Mais c'est difficile ; le milieu de l'histoire vient me tirer par la manche, il a hâte que l'on arrive à raconter ce qui arrive au milieu de l'histoire ; et la fin cherche à s'imposer, au prétexte qu'elle est originale et inattendue (évidemment : le héros meurt et ressuscite, OK, ce n'est pas donné à tout le monde.) Bon, lâchez-moi les baskets, tous : je commence.
Au commencement, Delfador était jeune et beau, pauvre évidemment, mais on ne peut pas tout avoir. Il vivait dans la vieille ville, dans une de ces vieilles masures qui surplombent le fleuve. (Non, c'est pas possible de travailler dans ces conditions. Quelqu'un vient me chercher en me disant que je dois venir voir à tout prix : il y a un éléphant sur le quai. Je vais vérifier ce qui se passe avec cette interruption pachydermique et je reviens dans cinq minutes.)
Donc, je reprends. (Il n'y avait pas le moindre éléphant, par contre quelques pingouins...) Delfador était musicien, il jouait du hautbois et donnait des concerts. Il vivait avec sa vieille, vieille, vieille grand-mère qu'il aimait beaucoup. C'est pourquoi il refusait toujours obstinément de partir en tournée. Pourtant, un jour, il reçut une proposition tellement extraordinaire qu'il décida de l'accepter. Pour un mois de représentations, il allait toucher ce qu'il aurait mis environ 258 ans à gagner en temps normal. Il se dit qu'il allait pouvoir acheter à sa grand-mère une petite maison avec un jardin et qu'elle cultiverait des légumes pour lui préparer de la soupe au potiron.
Il partit donc après avoir juré à sa grand-mère de lui téléphoner tous les soirs après le concert. Il n'y manqua qu'une seule fois, le soir où il rencontra Anna Lhoji. C'était à Varsovie et Delfador fut immédiatement sous le charme de cette femme étrange qui vivait avec l'image constante de son propre double. Le musicien ne pouvait pas s'attarder davantage dans la ville, car le programme de sa tournée était très serré, mais Anna le suivit à Rotterdam, à Bruxelles et à Londres. C'est là que Delfador eut le malheur de s'interposer dans une rixe entre des voyous qui avaient attaqué Anna, et que l'un d'entre eux le poignarda fort proprement. Anna repartit à Varsovie la mort dans l'âme. Mais l'histoire ne se termine pas là.
Delfador est mort. Puis il est ressuscité et se retrouve dans une forêt. Le soleil se lève, c'est le premier matin. Il entend des chants merveilleux. Il est si bien qu'il reste dans la forêt.
L'histoire de Delfador devenue légendaire a été reprise par l'écrivain Antanadronnissopoulos Djazk dans son roman Sous la passerelle.

