Des clous
Un texte de Wikipen.
Tout avait été soigneusement préparé. La tente montée pour faire office d'abri en cas d'intempérie et éventuellement pour se reposer des futurs excès à venir. Une douzaine de flambeaux étaient disposés autour du campement defortune, une étendue sauvage défrichée pour l'occasion à grands renforts de débroussailleuse. Une table trônait au milieu du grand cercle ainsi formé et dessus reposaient les vivres nécessaires à la troupe de gaillards qui allait bientôt se réunir. Il ne manquait à priori rien, l'alcool et la viande pour le barbecue suffisaient pour restaurer et saouler un régiment, les deux djembés importés d'Abidjan et qui respiraient bon la chèvre assuraient l'ambiance musicale tribale propice au cadre naturel enchanteur alentour et un petit poste radio accompagnait l'ensemble.
Bien sûr notre hôte avait prévu la glace, l'eau, les chapeaux bariolés, les pelles, le bois pour le feu et le cercueil...
Le cercueil !
Voilà, il savait bien qu'il manquait quelque chose, et sans un marteau et des clous cette soirée perdait quasiment tout son sens.
Tout ça pour des clous comme on dit !
Pas le choix, notre hôte était reparti chercher les précieuses tiges, l'attente fut longue et finalement c'est dans une boîte en plastique jaune que les indispensables pointes furent déposées avec le marteau à bout rond sur le cercueil.
Quelle surprise lorsque nous nous penchâmes tous autour de la caisse de bois pour admirer, tel un bébé dans son berceau, le matériel qu'avait ramené notre hôte. Hors d'état et antédiluviens ses clous étaient rouillés, tordus, tous différents et sans aucun doute plantés puis ôtés des dizaines de fois. Ils avaient finalement échoué ici, un beau soir de juin, sur ce lopin de terre, asile pour l'enterrement de vie de garçon de notre hôte.
Telle était la coutume en Maine et Loire, il fallait que le futur marié fabrique un cercueil dans lequel les futurs époux déposaient des objets anodins mais riches de sens, des biens précieux dont la valeur résidait dans les souvenirs auxquels ils étaient associés. Des photos, un tuba, une voiture miniature, une peluche, une jarretière et une multitude d'autres petits riens représentatifs d'une jeunesse qui avait fui, qui allait bientôt disparaître.
La coutume voulait que soit enfermée dans le cercueil une bouteille de vin. Il était nécessaire et obligatoire de sceller cette bouteille avec de la cire car faute de bouchon réellement hermétique le vin devenait imbuvable au bout de quelques mois passés sous terre.
Le cercueil avait pour[destin d'être déterré, un certain jour, lorsque le premier enfant viendrait au monde. Le couple retrouverait alors ses souvenirs et une bonne bouteille.
En attendant le travail du futur époux, cette nuit, serait long et laborieux avec ces clous il allait s'amuser à fermer son cercueil. D'autant plus que la coutume veut que pour chaque coup de marteau manqué qui touche le cercueil, celui qui frappe doit boire un verre cul-sec d'alcool fort et il devient de plus en plus difficile d'enfoncer les clous. Les pointes rouillées et tordues vrillaient dans le bois ce qui rendait la tâche ardue et le marteau à bout rond n'était vraiment pas l'outil le mieux adapté. Quant à creuser le trou puis le reboucher ce serait une autre affaire, à faire après avoir bien sué accroupi au coté du cercueil.
À voir l'état des pelles, âgées d'au moins vingt ans, nul doute que bien des surprises nous attendaient mais quel plaisir et quelle ambiance, tout ça ce n'était vraiment pas pour des clous, c'était certain cette soirée, pour nous tous, serait à jamais inoubliable.

