Hôtel Express
Un texte de Wikipen.
Tout est calme aujourd'hui. Les chambres sont vides comme il arrive souvent. Ce n'est pas une question de saison, ni d'emplacement : c'est l'été et l'Hôtel Express est très bien situé. Alors est-ce l'accueil ? Trop froid, trop austère ? Le personnel ? Même les négligences hygiéniques ne peuvent être en cause... En tout cas, le bouche-à-oreille fonctionne très bien depuis le 15 juillet à 12h40 : personne ! Quel est donc le problème ? Il y a toujours des gens qui sont fatigués et qui veulent juste dormir. Et les jeunes qui s'offrent une nuit ! La cause de cette désertion n'est pas non plus la tête du gérant, ni son accent. Tant de touristes défilent que certains doivent avoir les mêmes origines que lui. De plus, le gérant ne manque pas d’entregent. Il a l’esprit ouvert, les mots légers et le sourire bon enfant. Pourtant la porte est bien ouverte, les prix affichés, le règlement intérieur accessible. Que faut-il donc de plus à cette foule ?
La femme de chambre n'est pas là aujourd'hui. Elle a pris sa journée pour accompagner son fils à l'école car c'est sa première rentrée des classes.
Pour mon fils, ça y est ! La rentrée est faite. Et il ne m’a pas fallu la journée... Elle, elle a prétexté la rentrée des classes pour ne pas venir hier. Un dimanche ! Et aujourd’hui non plus d'ailleurs. Bon, de toute façon, je pouvais me permettre de fermer pour une fois. Puisqu’il n’y a personne. Toutes les chambres sont propres et libres, les couloirs silencieux... Je sais qu’elle s’ennuie ici. Aucun touriste, aucune personne en transit, pas même un SDF pour une nuit. Mes prix sont pourtant compétitifs. Les factures n’attendent pas, elles me brusquent chaque mois ! J’ai encore de l’argent de côté, mais pour combien de temps encore ? Vais-je devoir fermer définitivement ?
J’aimerais savoir attendre, rester à ne rien faire... J’en suis incapable. Il me faut du mouvement, des flux incessants de paroles, participer à plusieurs conversations tout en répondant au téléphone. Chez mon ancien patron c’était comme ça. Depuis que j’ai repris cette affaire, rien ne va. Cela fait plus d’un mois que j’ai ouvert et rien. Je ne suis pas de ceux qui se racontent des histoires, je n’ai aucune imagination. Aussi, je peux lire un peu mais ce n’est pas mon truc. Ça va bien cinq minutes. Même la lecture de ces pages intitulées Lettres incohérentes, que j’ai trouvées dans ma boîte aux lettres hier, ne suffisent pas à détourner mon attention bien longtemps. Aucun nom. Aucune adresse. Pourtant j’aimerais savoir qui m’a offert ce présent. Un blagueur sans doute. Peut-être me surveille-t-il en cachette afin d’observer mes réactions ? Qu’il vienne ! Je lui proposerai une chambre à demi-tarif, avec toilettes et salle de bain. Mais sans le petit-déjeuner. Il peut se la payer. Attention, ici, j’ai un minimum de standing à tenir ! Je me demande bien qui sera mon premier client... Une cliente peut-être ?
J'ai vu passer une femme d'une quarantaine d'années, avec une valise à roulettes. Verte. Elle a hésité quelques secondes devant la porte de l'hôtel et j'ai eu le temps de voir qu'elle était d'une élégance stupéfiante. Puis elle a repris son chemin. Il est neuf heures du matin et la pluie menace. Maintenant que j'y repense, la broche que la voyageuse arborait sur la veste de son tailleur était verte elle aussi, du même vert que la valise.
J'aimerais bien que ce soit une femme la première cliente. Ce serait plus facile il me semble. Plus agréable aussi. Celle que je viens de voir passer par exemple... mais bon, je n'allais quand même pas sortir sur le pas de la porte pour faire du racolage comme un vulgaire marchand de meubles du faubourg St Antoine ! Elle aurait bien figuré dans le paysage, c'est sûr. Elle a failli entrer, pourquoi diable a-t-elle a changé d'avis ?
Surtout qu’elle avait l’air perdu cette petite. Je lui aurais préparé un grog et elle m’aurait raconté ses soucis... Mais non. Tiens, la voilà qui repasse ! Elle peut recommencer avec son tailleur d’ailleurs, il est si froissé ! Comme elle, semble-t-il ! Bon, ben la voilà partie pour de bon.
Cette fois ça y est ! J’ai trouvé une occupation : regarder les gens dans la rue. Ça durera ce que ça durera. Oh, il y a de drôles de zèbres quand même ! Ceux qui me font le plus rire, ce sont ces hommes qui portent des chaussures de ville avec un pantalon de survêtement. Au moins ils sont indémodables !
Peut-être qu’elle repassera parce qu’elle aura oublié quelque chose ? En tout cas je serai là ! Fidèle au poste !
Et ce couple ? Ils préfèrent parler plutôt que de passer l’après-midi dans un bon lit douillet ? La chambre fuschia les attend depuis que j’ai tout repeint moi-même - je suis le roi de la déco. De belles dorures au lit et aux poignées de portes, pas de moquette... que du carrelage. Et quel carrelage !... Chaque chambre est différente. Un vrai travail d’artiste ! Dire que certains commissaires-priseurs me vendraient ça une fortune. Chaque client peut trouver la chambre de ses rêves ici. Dépêchez-vous, il n’y en aura pas pour tout le monde !
Ca y est, j'ai mon premier client de la semaine. C'est pas trop tôt ! Un vieux monsieur (c'est sûr que j'aurais préféré une jeune dame mais il faut prendre ce qui vient). Sympa d'ailleurs le pépé, avec son noeud papillon et ses cheveux genre paille de fer qui tirebouchonnent. Une sorte de Professeur Nimbus quoi. Il m'a dit qu'il pensait rester trois jours. Allons les affaires reprennent ! Et comme il fait soleil, en plus, le moral remonte.
Il m’a payé d’avance, et en liquide ! Pour un premier client, c’est un original. Bien sûr j’ai vérifié que tous les billets étaient vrais. Il vient d’Europe de l’Est apparemment. Il a une tête de musicien. Ou bien est-ce que j’aimerais qu’il le soit, histoire de me vanter d’avoir un client d’exception. Très peu de bagages... Il portait aussi un splendide costume et sa coiffure inimitable me rappelle mon propre grand-père, un excentrique également. La seule personne vraiment heureuse de la famille. Et ce pépé ? Est-il heureux ? J’essaierai de lui parler dès qu’il redescendra. Je suis sûr qu’il aime parler si on lui parle de lui sans le flatter. Il va falloir que je me montre à la hauteur de ma curiosité.
J'ai trouvé un truc étrange ce matin dans l'escalier. Une sorte de jouet en bois avec une boule attachée par une ficelle... Je l'ai montré au vieux monsieur comme il sortait et il m'a dit que c'était un Bill Bockey. Drôle de nom, peut-être celui de son inventeur... Mais surtout je me demande à qui cela peut être. Personne ne prend jamais l'escalier, tout le monde utilise l'ascenseur. Vraiment ça me prend la tête. Je devrais peut-être afficher un papier "objet trouvé", etc. J'hésite.
Un autre client ! Ca va peut-être finalement ressembler à un vrai hôtel ! Celui-là n'est pas du tout du même genre. C'est un grand Noir très élégant : costume trois pièces, cravate, bagages Vuitton (pas de la copie...), le style businessman. Et très beau garçon. Je ne suis pas de ceux qui préfèrent les messieurs - attention je n'ai rien contre mais c'est pas mon truc - cependant il faut reconnaître qu'il est très beau. Il ressemble à... j'ai oublié son nom... le présentateur du journal télé. Je ne sais pas s'il va rester plusieurs jours, j'ai oublié de lui demander.
Et quant au machin que j'ai trouvé dans l'escalier, j'ai mis une petite affiche à la réception. Discrète et tout. On verra bien.
Quelques mots, vite ! Ça roule pour moi. Depuis plusieurs jours je ne sais plus où donner de la tête ! D’où viennent tous ces clients ? Tant qu’ils paient, ça fait plaisir une telle activité. Pas de répit, pas de temps mort. Aller de l’avant ne suffit pas ! Il faut devancer les impondérables et les réduire en richissimes opportunités à la gloire de l’Hôtel Express.
Pas le temps d'écrire lorsque je vis en direct.
Cet étrange rush du mois de janvier a pris fin. Tout a commencé pour le jour de l'an. Comme personne n'est venu, je m'étais laissé aller quelque peu... et puis comme on m'avait passé à peine un coup de fil pour une réservation la nuit des rois, je me croyais tranquille avec mon typique et vide mois de janvier devant moi. C'était sans compter avec cette troupe de joyeux lurons qui venait, soi-disant, pour un festival très important organisé dans le coin. Des artistes, et pas n'importe lesquels. De ceux qui sont dans les magazines et à la télé. Comment j'aurais pu deviner ? Grisé par la renommée qu'ils allaient apporter à l'établissement, je me suis peu à peu laissé entrainer par leur style de vie effréné et je pense qu'ils m'aimaient bien dans le fond. Mais bon, ce n'était tout de même pas très chic de leur part de me faire le coup de partir à l'improviste. Et sans payer.
Enfin, la vie continue quoi.
Ca y est ! Ils l'ont annoncé à la radio : le TGV a battu un nouveau record de vitesse. Pas bon pour les affaires de l'Hôtel Express... L'hôtel est calme ces temps-ci. Les gens sont partis à la montagne et ils ne prennent pas l'avion pour cela. Il y a bien ces gens venus pour une grande messe politique au Parc des Expositions. Ils sont arrivés en bus, ont bruyamment dispersé des confettis à l'effigie de leur candidat dans les couloirs et sont repartis le dimanche après-midi, non sans avoir dévalisé l'hôtel du matériel publicitaire.
Ah ben ça c'est incroyable, tout de même. Comment est-ce qu'une annéee -une année entière!- peut être passée sans que j'ouvre ce cahier, tout de même! Bref. Elle est curieuse la vie, ici. Nous on est là, dans cet hôtel qui, il faut bien le dire, ne colle plus très bien à son environnement, et pendant ce temps, l'aéroport, comme s'il était plus vivant ou plus petit que nous, se trémousse, se modifie, vient se réaménager de mille étranges manières auprès de nous, en fin de compte, ses habitants. En septembre dernier, des modifications ont été faites, qui par une étrange alchimie des choses nous ont rapproché de l'une des zones les moins bien éclairées de l'aéroport, mais, qui plus est, nous ont amené directement des nouveaux voisins. C'est un tout nouveau bâtiment, tout ce qu'il y a de plus administratif, mais ce qui s'y trouve n'est pas banal, en fait. Pour tout dire, c'est ce qu'ils appellent un Centre de Rétention Administrative. Et c'est là qu'ils parquent les étrangers qui essayent d'entrer dans le pays mais sans leur passeport. De ce fait, je connais maintenant beaucoup de policiers importants, qui d'ailleurs nous louent très souvent des chambres parce que le nombre d'étrangers sans passeport est par trop important. Ainsi, la première semaine de l'année nous avons rempli l'hôtel -oui oui, comme on l'entend, rem-pli!-, avec des noirs d'Afrique qui ont été placés trois par trois dans les chambres, et avec des policiers qui tournaient partout, on aurait dit un film! J'ai même prévenu un des agents le jour ou un certain Bakary a essayé de sortir par la petite fenêtre des toilettes. Ah, j'étais pas peu fier, ce jour là! Enfin, il y a une animation maintenant, vraiment peu banale. Je n'aurai pu rêver demeilleur destin pour cet endroit auparavant si vide...
(Notes à poursuivre ce vendredi 21 novembre 2008 à 16:43. Bon, il faudra un jour que je cesse de mettre ma pendule à l'heure anglaise. Parce que parfois je ne pense pas à ajouter l'heure de différence.)

