Jeudi 2 juin 1955
Un texte de Wikipen.
Ce jeudi 2 juin 1955,
États-Unis, côte est
Edith réside dans un appartement du New-Jersey, confortable et clair. Elle approche de la quarantaine ; mariée, elle continue à travailler tout en élevant Larry, son fils unique qui a déjà des épaules bien larges pour ses cinq ans.
Elle commence à lui apprendre quelques mots de français. Elle repense ainsi, de temps en temps, au séjour à Poitiers qu'elle a fait en 1938 pour perfectionner cette langue. Elle avait rencontré Edouard, qui préférait l'allemand à l'anglais mais était plus attiré par les américaines que par les allemandes. En 1939, à la veille de la guerre, il était venu à New-York, sans argent mais tellement charmeur.
L'Europe s'était déchirée, il avait pris un des derniers bateaux réguliers pour rentrer. Elle avait suivi la guerre d'assez loin. Après l'éclipse forcée de l'Occupation, elle avait eu des nouvelles, rares mais toujours chaleureuses.
Edith dispose d'un confort satisfaisant. Son prochain achat sera peut-être un poste de radio à "transistors". Ce bout de silicium, inventé voici dix ans par les chercheurs des laboratoires Bell, commence à être produit en quantité et permet même de réaliser des postes de radio qui sont tout petits, à peine la taille d'un gros livre.
Ces postes peuvent fonctionner avec des piles et se déplacer partout dans l'appartement. Il paraît même qu'un modèle pour automobile vient de sortir.
Charente
Edouard et Charlotte habitent un appartement vétuste et sombre dans le centre de B., près du vieux château. Elle a tout juste dépassé la quarantaine et lui va bientôt l'atteindre.
Il enseigne au Lycée et elle dans les classes primaires. Après la guerre et ses incertitudes, et quelques aventures, elle a décidé de le rejoindre en Algérie sur les conseils de son futur beau-père : "Si vous y tenez," disait-il, " vous avez intérêt à le rejoindre là-bas". Ils se marièrent et eurent rapidement un fils.
Revenus d'abord en Vendée, ils ont rejoint la Charente où vivent leurs deux familles. La distance faible mais réelle qui les en sépare leur convient parfaitement. Ils vont une fois par semaine à Angoulême, en général le jeudi, jour de congé, pour les voir et faire quelques achats introuvables à Barbezieux.
Ils forment le projet, déjà bien avancé, de devenir propriétaires d'une maison individuelle. Le terrain est choisi, calme mais assez proche des écoles pour pouvoir se déplacer à pieds.
Oran
Albert a connu Edouard à la rentrée scolaire de 1947 au lycée de Mostaganem. Entre le professeur d'histoire, pied-noir d'origine espagnole, et le professeur d'allemand, charentais et raisonnablement aventureux, le contact s'est établi très vite. L'année suivante Albert était témoin au mariage d'Edouard. Leurs fils uniques sont nés presque en même temps. Bien qu'Edouard soit rentré en métropole depuis six ans, leurs liens restent étroits.
Dans ses lettres, Albert s'inquiète de plus en plus. Après les violents incidents de la Toussaint 1954, le calme était revenu mais au début du mois le FLN a appelé à la grève générale. Au Maroc voisin, l'arrivée du nouveau résident général a provoqué des émeutes graves.
Dans les rues de la ville, les regards ont changé en fonction de l'origine des passants. Les "Européens" commencent à éviter de circuler seuls dans la casbah. Le fonctionnaire, né dans une famille très modeste, ne se sent aucune affinité avec les grands propriétaires qui contrôlent le pays. Mais Albert n'a plus aucun lien avec d'autres terres que l'Oranais et l'exil, qu'il envisage déjà, le trouble profondément.

