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La Fin des Temps

Un texte de Wikipen.

Je vais mourir.

Je ne connais ni la date ni l’heure actuelle. Le temps n’a plus de sens. Cette notion me semble si vieille, si vieille… Le seul repère qui nous reste est le soleil qui se couche, une nouvelle fois, dans sa vaste cour des cieux, parsemée de couleurs. C’est par ce magnifique spectacle automnal - seul le soleil d’automne a cette pureté bariolée - que la mort, comme elle l’a fait pour des centaines de millions de personnes ces derniers temps, a décidé de précipiter mon passage vers l’autre monde. Si autre monde il y a.
Je me souviens quand tout cela a commencé. C’était le samedi 9 septembre, la dernière date qui ne prête pas à polémique. Je me rappelle de la voix enjouée de cet animateur radio, nous déclarant avec un entrain non feint ce qui allait provoquer, selon lui, l’avènement d’une nouvelle ère : »

- Les scientifiques de la célèbre société de recherche « Chronos © » viennent de mettre au point une invention véritablement révolutionnaire ! Une bille de verre de quelques millimètres de diamètre qui renfermerait… du Temps ! Exactement, du Temps ! Cela semble totalement surnaturel, et peu y croiront avant de le voir, mais selon Mr Liner, patron de l’entreprise, ce produit sera effectif d’ici à peine quelques semaines ! Plus d’informations après les publi… » Je coupai le son avant que les slogans commerciaux ne prennent la relève. La découverte de cette nouvelle avait provoqué en moi une euphorie mêlée de scepticisme. Tout d’abord, cette invention pouvait très bien être un nouveau coup marketing excellemment réalisé, nous incitant seulement à acheter un produit dénué d’intérêt. De nos jours, les publicitaires ne savaient plus quoi faire pour nous montrer, une fois encore, une révolution plus frappante que la précédente. Mais quelque chose en moi me poussait à croire en ce prodige technologique. Qui n’a jamais rêvé de pouvoir contrôler le temps ? De faire plier sous sa volonté les minutes, secondes, voire même les années ? De décider la durée de chacun de ses petits plaisirs quotidiens ? Tout cela paraissait bien trop beau pour que je rejette d’un seul bloc cette hypothèse. Et puis, à cet instant, le rêve était encore permis… Liner tint sa promesse, seulement cinq semaines après l’annonce, cinq semaines où ces petites sphères transparentes étaient au centre de toutes les discussions, chacun fantasmant sur les avantages et les inconvénients de ce qui était déjà considéré comme une « révolution scientifique », le produit final fut dévoilé. Il ne payait pas de mine, sur l’écran de plus d’un milliard de télévisions dans le monde on pouvait voir une petite boule translucide en gros plan. Rien de bien exaltant. Elle ressemblait à s’y méprendre aux billes pour enfants, à la différence que ces « Billes Temporelles » comportaient un petit orifice où pouvait passer la fameuse substance…

Une voix psalmodique commentait les images : « 
- Vous avez sous les yeux les nouvelles InstantBall, que l’on pourrait traduire en français par « balle de l’instant ». Ces petites perles renferment chacune une heure, soit 3600 secondes. Le procédé est simple : La solution contenue dans ces merveilles altère la perception du temps et accélère l’organisme de façon prodigieuse. Habituellement, les minutes ne passent déjà pas à la même vitesse d’une personne à l’autre, il est bien connu qu’à certains moments le temps nous semble plus long qu’à d’autres. Cette substance exploite à fond ce phénomène psychologique et donne l’impression que les secondes se déroulent soixante fois plus lentement, en toutes circonstances ! En effet, l’utilisateur aura l’impression de voir sa prochaine minute de vie durer une heure entière ! Le Temps n’est désormais plus inexorable ! »
Le cri de la voix off perdant son sang-froid fut instantanément traduite dans près d’une centaine de langues à travers le monde. De mémoire d’homme, jamais une nouvelle n’avait eu un impact aussi considérable. La Chute du mur de Berlin, la bombe d’Hiroshima et l’attentat de World Trade Center n’étaient que des feux de paille sans importance en comparaison du tremblement de terre mondial que provoquèrent ces images. Dans l’heure qui suivit, hommes, femmes, enfants, vieillards – surtout les vieillards – et peut-être même quelques animaux domestiques, tout le monde voulut obtenir ces sphères si précieuses. Et la déclaration du porte-parole de Chronos© comme quoi les InstantBall seraient réservées aux forces de l’ordre ne réussit pas à faire baisser l’excitation qui dominait dans le cœur de chaque terrien. Selon l’entreprise privée, une banalisation du temps aussi rapide pouvait provoquer de graves dommages que l’on ne pouvait pas encore mesurer. Il semblait plus prudent de commencer par utiliser ce produit dans le but de limiter la criminalité et l’insécurité. Comme ces mots me semblent ridicules aujourd’hui…

Une semaine après les États-Unis, notamment en raison de quelques tests qui apparemment se révélèrent positifs, les premiers policiers français obtinrent leur nouvel outil. Tous étaient unanimes : c’était exactement ce qu’il leur fallait. La délinquance était censée diminuer de 98% en deux mois, l’ordre n’avait jamais été aussi présent et il en fallait de peu pour que certains politiciens y voient la cause d’une future baisse de chômage (baisse qui, bien entendu, n’aurait lieu que s'ils étaient élus).
La première fuite rendue publique eut lieu deux semaines après l’arrivée des billes aux États-Unis. Le journaliste italien Stefano Stenvenli devint célèbre grâce à ses articles qu’il arrivait à écrire et à envoyer quelques secondes seulement après que l’événement ait eu lieu. Il acquit très rapidement une popularité internationale dans le monde du journalisme et fut réclamé par toutes les grandes agences de presse. Malheureusement pour lui, une quantité astronomique (pour l’époque) de InstantBall fut retrouvée chez lui, ce qui lui valut d’être jugé, mais la suite des événements empêcha la procédure judiciaire d’arriver à son terme. En quelques jours, des millions de gens voulurent faire comme celui qui devint un précurseur. D’énormes manifestations, parfois très violentes, généralement sanglantes, eurent lieu un peu partout sur la planète. Une grande partie des trafiquants de drogue se convertirent en trafiquants de temps, ce qui provoqua l’apparition du surnom « TimeDrug ».

La première bille que j’achetai me coûta 400 euros, ce qui pour l’époque était plutôt une bonne affaire. Selon mes souvenirs, on devait s’approcher du début de l’été quand mes papilles gustatives eurent l’incroyable honneur de pouvoir palper cette substance. Elle n’avait pas de goût, c’était un liquide très léger qui s’engouffrait dans la gorge sans crier gare, et qui faisait rapidement effet. En moins de quelques secondes je sentis autour de moi le temps se dilater, le monde autour de moi ralentir à toute vitesse et le vent perdre de sa puissance. Je passai ma première heure artificielle à me promener au milieu des gens qui étaient pour moi presque immobiles tandis qu’ils ne me voyaient pas, ou presque. Parfois, je voyais une personne aussi rapide que moi, nous nous croisions avec un sourire entendu qui signifiait « alors, c’est sympa, non ? » puis nous continuions notre route.

Très vite les principales nations du monde décidèrent d’un commun accord de fermer un peu les yeux sur le trafic d’InstantBall, ceci dans le but d’éviter une guerre civile qui n’aurait pas manqué d’éclater. Rapidement, un grand nombre d’entreprises commença à commercialiser prudemment cette marchandise. Les prix baissèrent avec le temps pour stagner à des prix variables selon les pays, mais restant tout à fait abordables pour le client moyen. Je crois que le succès qu’eurent ces billes n’est pas explicable avec des mots. Dépassant de très loin la « Beatlemania » et autres phénomènes de mode, les billes temporelles devinrent le produit le plus demandé et recherché du monde, avec des ventes qui croissaient de jour en jour.
Les amoureux transis pouvaient se voir pendant des heures alors qu’ils n’avaient que quelques minutes devant eux, les paresseux pouvaient régler leur cycle de sommeil et une importante partie de l’humanité fut atteinte de procrastination. Je me souviens comme si c’était hier de ces journées passées à dormir dans la pelouse, à profiter des rayons du soleil durant des journées entières.

Je me souviens de cette insouciance enfantine, de ces sourires réjouis décorant tous les visages humains. Je me souviens de cette joie mondiale d’enfin ne plus avoir peur de manquer de temps, de ces rires francs et de ce romantisme retrouvé. Restent gravées dans ma mémoire ces fameuses images d’une humanité heureuse et sereine d’être enfin maîtresse d’elle-même, unie et sûre d’avoir enfin trouvé son utopie.

Et personne, Ô personne, n’aurait pu prédire la survenance de ce premier meurtre.
Et pourtant, après réflexion, on aurait pu s’y attendre, certains indices auraient dû éveiller notre attention… Les InstantBall étaient aussi utilisées dans des buts illégaux, bien que ces événements aient été méconnus ou niés. Le monde du sport avait réagi très rapidement en prohibant immédiatement ce produit, le passant dans la catégorie des produits dopants les plus redoutés. Mais on avait retrouvé certaines personnes avec la cervelle explosée sous l’effet d’un trop grand nombre de message nerveux ralentissant simultanément la perception du temps. Et puis certains, que peu de gens crurent dans un premier temps, estimaient avoir étés victimes de vols instantanés. D’ailleurs on pouvait s’estimer heureux que cela n’arrive pas plus tôt, que seuls des délits « peu graves » se soient produits dans les premiers jours.
En tout cas, toujours est-il que quand ce Jonathan Murray assassina l'amant de sa femme d’un coup de couteau en moins d’une seconde, le monde chavira.
Depuis peu, la notion du temps commençait déjà à perdre de son sens. On était toujours à l’heure à laquelle on voulait être. Chaque jour avait une durée différente du précédent, mais après cet événement, cet électrochoc mondial, tout bascula. Purement et simplement.

Les événements qui suivirent sont vagues dans ma mémoire. Tout alla très vite. Trop vite. La mort appelle la mort, le pouvoir appelle le pouvoir. La paix qui s’était installée fut aussi courte qu’apaisante, et la guerre qui la suivit fut son exacte opposée : lente et meurtrière. L’impression de pouvoir que donnaient ces billes, voir tous ces gens aussi lents et fragiles que des insectes était jouissive au possible. Et certains, beaucoup, finirent par craquer. L’humain aime dominer, la testostérone faisait son effet. Un effet dévastateur. Les assassinats répondaient aux agressions, les agressions aux menaces. Tuer devenait un jeu ou le but était d’être le plus rapide, le plus sadique et le plus inventif. On pouvait enfin commettre un délit, s’en aller à la vitesse de l’éclair et ne jamais être rattrapé. Un paradis pour certains, un enfer pour les autres.

Je me souviens des centaines de meurtres éclairs, des vols et du sentiment d’insécurité permanent. Je me souviens de la loi qui passa, condamnant à mort quiconque consommait ou possédait des billes de temps. Je me souviens de la mort qui passait, des passants qui décédaient devant nous dans la rue, sans même qu’ils aient eu le temps de voir leur agresseur. Les gens avaient peur, ils consommaient des InstantBall pour se protéger, puis se faisait attraper et mouraient. Je me souviens de vieilles femmes condamnées à mort, alors qu’elles voulaient simplement survivre, simplement se protéger…

Les écoles fermèrent, les gens ne sortirent plus de chez eux, si ce n’est pour participer aux manifestations géantes qui avaient lieu partout dans le monde. Une véritable guerre civile éclata entre les « pro-InstantBall » et les « anti-InstantBall », le chômage toucha la quasi-totalité de la population. Il n’y avait plus de nourriture, plus de loisirs, plus de rêves. Les bombes étaient posées en un quart de seconde et explosaient dans les voitures de police, encore vides l’instant précédent, et pleines de cadavres à la seconde suivante.

La vie nous quittait. Seule la télévision ressassait encore et toujours les millions de malheurs qui s’amoncelaient chaque jour, mais elle ne pouvait suivre la vitesse incroyable des événements, chaque flash info étant interrompu par un autre, plus urgent et plus grave. L’Allemagne fut suspectée d’héberger – en échange d’une paix relative - des gangs qui sévissaient de plus en plus en Europe. Une guerre éclata. Les pays germains s’allièrent contre le reste de l’Europe, les pays asiatiques et américains eurent aussi des conflits entre eux, s’additionnant aux nombreuses guerres civiles qui éclataient chaque jour. De vieilles querelles se réveillèrent, chacun se méfiant des autres, de tous les autres. Les États-Unis attaquèrent le Japon dans une guerre qui dura 1 heure et 8 minutes pour plusieurs millions de morts. Il parait que certains, sous l’effet d’une quantité incroyable de billes temporelles ingérées d’affilée, avaient tous leurs nerfs paralysés et ne ressentaient plus rien, ils devenaient comme des zombies avides de sang et de cris.

La Peur. Je me souviens de la Peur. La Peur de mourir, de voir l’humanité s’éteindre, d’entendre une explosion qui mettrait un point final à notre trop courte vie. La Peur puis la culpabilité. Nous étions responsables. Tous. Et puis la tristesse, la honte, la haine, la colère. Et la Peur. Surtout la Peur.

Comment tout cela avait pu changer aussi vite ? Quand est-ce que nous avions dérapé ? La suite n’a pas de nom et ne peut être décrite autrement que par des images. J’ai le souvenir floué d’une semaine entière passée terré dans la dernière pièce habitable de ma cave, avec pour seule compagnie les rats et le bruit inhumain des cris de détresse. La faim, la soif, le goût du sang dans la bouche, la sueur, la fatigue. Nous n’étions plus nous-mêmes. J’ai vu des gens tuer d’autres personnes parce qu’elles rapprochaient trop brusquement leur main de leur visage, le meurtrier croyant que c’était pour ingurgiter une bille temporelle. Des bêtes sauvages. Nous étions des bêtes sauvages, apeurées et sanguinaires.

Quand le temps nous quitte, la mort reste. Aujourd’hui, il me reste seulement le temps de mourir. Un mince filet de sang dégouline de mes lèvres, je vois les étoiles danser dans mes yeux. Je vois le ciel qui me sourit, m’attire à lui. Et surtout, je vois les secondes qui s’égrènent, comme si de rien n’était, comme si rien n’avait changé…

La pluie de bombes n’épargne personne. Les survivants y passeront eux aussi. Avec seulement un peu plus de souffrances, et beaucoup plus de peine. Nous avons signé notre arrêt de mort, nous avons tous décidé de mourir, sans le savoir. La fin de l’humanité, la fin brusque et définitive de toute l’espèce humaine s’amorça le jour où advint, de façon tout à fait innocente…

… La Fin des Temps…