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La Marche

Un texte de Wikipen.

Le sable crissait sous ses pas, les grains frottant les uns sur les autres produisaient un micro-son qui s’amplifiait dans son esprit.
Scrouitch.
Ses empreintes couraient sur des centaines de mètres, des milliers même, si loin qu’il ne pouvait plus les distinguer. Elles sortaient rapidement de son champ de vision, cachées par cette poussière orangé qui envahissait le paysage.
De toute manière il n’y avait rien à voir.
Du sable et encore du sable à perte de vue, à croire que tout avait disparu, que plus rien n’existait, que tout ce qu’il avait connu s’était volatilisé, comme aspiré dans un trou noir.
Mais avait-il vraiment connu autre chose ? Il fit un effort de mémoire, fronça les sourcils, c'était dur. Des bribes, comme des images ou des impressions.
Du bruit, des odeurs lourdes et étouffantes, de la poussière déjà, partout, qui envahissait l’atmosphère, qui imprégnait ses vêtements, qui le faisait tousser.
Il secoua la tête vigoureusement comme pour chasser ces pensées. Ces souvenirs n’étaient pas agréables et l’angoissaient, il avait envie d’oublier.
Il se mit à courir le plus vite possible. Il sentait le vent sur son visage, dans ses cheveux, dans son nez. Longtemps il apprécia cette sensation, il se sentait libre, libre de parcourir le monde, de pouvoir enfin jouir de la vie, sans avoir de comptes à rendre ou même d’horaires à respecter.
Il était libre, il était…
Blanc.
Tout est blanc.
Tout est devenu blanc. D’un seul coup.
Plus un seul grain de sable, plus de vent, plus rien. Plus que lui.
Il regarde autour de lui. Il observe. Ses yeux sont grands ouverts et semblent comme pris de frénésie. Ils parcourent l’intégralité du paysage alentour, rapidement puisqu’il n’y en a pas.
Son cœur se met à battre vite, très vite. Un goût amer envahit sa gorge, une boule l’empêche d’avaler correctement.
Il ne sait pas où il est. Encore moins que tout à l’heure. Et surtout ce changement brutal…
Il se met à marcher. Sans avoir reçu la moindre information ses jambes se sont mises en branle. Il essaye de s’arrêter. Impossible.
La peur est lisible sur son visage, il est blême, angoissé, dépaysé, atterré.
Il a presque envie de pleurer. Il pleure. Une larme se forme au coin de son œil droit. Lentement elle parcourt les fins sillons de son visage. Elle suit la forme du nez, vient se blottir au coin de sa bouche, puis s’écrase sur le sol blanc, créant comme un cratère d’eau, minuscule cavité au milieu d’un espace infini. D’autres vont suivre sa route, comme un automate bien réglé elles alternent. Gauche, droite gauche, droite… Si bien que c’est son visage entier qui finit par être empli de larmes.
Il marche, lentement, la boule est toujours là, de plus en plus volumineuse, elle semble libérer sa substance dans sa gorge en feu.
Il réfléchit. Pourquoi ? Que lui arrive-t-il ? Pourquoi lui ?
D’un large geste de la manche il s’essuie le nez puis renifle.
Il n’avait rien fait de sa vie, du moins il ne s’en souvenait pas. Ca n’avait aucun sens, aucune logique, ce monde n’était pas le sien, c’était sûr et certain. Des idées folles envahissaient sa tête, elles parcouraient son crâne ne lui laissant pas une seule seconde de répit. Il avait l’impression de devenir fou, il ne savait plus où il en était, tout cela ne voulait rien dire.
Ses mains tremblaient.
Ses jambes commencèrent à courir. Il n’avait rien décidé, il ne pouvait rien contrôler.
Il se laissa donc guider comme un animal que l’on dirige vers l’abattoir, il ne tenta même pas de lutter, il se contenta d’observer.
Comme quelques instants auparavant, le changement fut brutal. Il n’eut même pas le temps de le voir. En l’espace d’un clignement d’œil tout avait changé : le paysage, le ciel, l’environnement, s’étaient radicalement métamorphosés.
Il soupira. Au moins ce n’était plus blanc. Au contraire.
Partout autour de lui jaillissaient des couleurs. Comme sorties de nulle part elles se répandaient. Véritables fontaines envahissant le paysage, elles se déversaient dans une atmosphère douce et accueillante.
Il lui sembla même entendre des gazouillis d’oiseaux, mais ce n’était sûrement qu’une illusion. Il se laissa rapidement bercer par ce spectacle magnifique, ces millions de couleurs, ces formes si apaisantes. Il s’allongea et profita.
Durant de longues minutes qui lui parurent des heures, il observa. Les couleurs se mélangeaient, en formant de nouvelles, les formes fusionnaient, tout ceci dans un ballet parfait, comme guidé par un plan, mais à la fois aléatoire, mélange de l’ordre et du chaos dans un ensemble merveilleux qui ne pouvait laisser indifférent.
Il se sentait bien, si bien qu’il ne voulait plus bouger, il voulait rester là, à jamais, ne plus jamais partir.
Pourtant encore une fois ses jambes le dirigèrent. Lentement il se leva, puis se mit à marcher.
Son visage prit une forme horrible, déformé par un rictus de colère, il respirait très fort.
Alors que ses jambes accéléraient le rythme, il se mit à crier.
« Nooooooooooooon ! »


Un homme entre dans la salle. La quarantaine, les cheveux grisonnant, sa barbe est mal rasée et ses yeux sont pochés.
Un autre homme l’observe et finit par lui adresser la parole.
« Vous êtes le père ? »
L’autre se contente d’un hochement de tête. Il observe son fils, allongé sur un lit d’hôpital, inconscient depuis deux jours maintenant.
L’autre homme est un médecin, il s’approche du père, lui tapote l’épaule dans un geste qui se veut affectif.
« Votre fils est dans un coma délirant monsieur »
Le père ne réagit pas, il se contente de regarder son fils.
Le docteur continue.
« C’est un cas très rare, une mauvaise réaction à l’ingestion de THC. Votre fils a consommé une drogue très forte monsieur, le cerveau n’a pas résisté. »
Le médecin soupire.
« Votre fils est dans son monde, il ne fait qu’halluciner, il est totalement déconnecté de la réalité. On ne peut rien faire, si ce n’est espérer qu’il rêve à de bonnes choses. »
Le médecin se tait, tapote encore une fois l’épaule du père, puis sort de la pièce, le laissant seul avec son fils endormi pour toujours.