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La Plume du profane

Un texte de Wikipen.

        — Êtes-vous l’assassin du professeur Flop ?
        Vraiment, il n’avait pas l’air commode le zèbre en face de moi : voix caverneuse, haleine d’artillerie, mimiques hitchcockiennes, il m’essorait de sa poigne.
        — Je vous demande si vous êtes l’assassin du professeur Flop !
        Toutes les vitres de l’étage vibrèrent de conserve.
        — Vous auriez avantage à lire Aveux d’un muet, lui dis-je un peu condescendant, l’auteur y…
        — Ne vous foutez pas de ma gueule, la fille de la librairie nous a dit que vous étiez armé jusqu’aux dents.
        — C’est la source du quiproquo, monsieur l’inspecteur, ma résolution était ma seule arme. Je vais tout vous expliquer.
        — Que grêle la vérité ! hurla le fonctionnaire.
        — Un véritable chantier inspecteur : quelques rares livres encore en place ; le visage défait du libraire ; une clientèle terrifiée ; le vigil appelant des renforts. Peut-on s'imaginer un océan d'ouvrages où le baigneur perd pied ? Il nage à contre-jour mais le courant l'emporte. Puis surviennent l'usure, l'abattement, et l'idée même du renoncement. L'espoir s'éloigne, croit-il, après des heures de lutte. Il s'allonge sur le dos bras en croix, pour se maintenir en surface le temps d’un cri. Se rendre à la raison ne lui sied guère, mais ses forces l'abandonnent, le séquestre, et condamne son âme au grand fleuve des littératures d'autrui. Repliant ses bras, il glisse vers un monde qu'il n'a pas écrit, un monde où surnage sa nature. Il s'inscrit dans cette logique. Sa peur croît, néanmoins, tandis que fatalisme et dépouillement oblitèrent son esprit. Il porte un regard sur l'espace créatif, le dernier. Et c'est le bon ! Une clef gisait là. Sa vie bascule…
        — Parlez moins vite, parlez moins vite !... Je tape avec deux doigts.
        — Bien sûr oui…
        — Continuez !
        — À l'extérieur du commerce, des sirènes hurlent. Les forces de l'ordre viennent pour lui. Un contingent d'uniformes franchit la mer d'ouvrages ; on signale des pertes, déjà, parmi les gradés, des pertes de conscience. Les hommes encagoulés se déploient, tissent leur toile et le cernent comme une bête. Certains d'entre eux le saisissent par les membres, les autres se frayent une voie dans la houle qui enfle. C'est une authentique tempête littéraire, les mots déferlent cependant que les pages soufflent. Des livres dansent, partout, par milliers. La meute emmène ce nageur en perdition dont la peur redouble. Il empoigne juste à temps le sésame, qui gisait là, tout près…
        — Continuez, continuez !
        — Un lieu sacré, inspecteur, incontournable. Lorsque j'y pénètre à l'ouverture, un but précis me hante : faire surface. Je suis loin d'imaginer que je vais finir au poste. Je n'avais plus qu'une obsession : écrire à mon tour, me dépasser. J'avoue que le mur me semble un peu haut. Ce n'est pas la feuille blanche qui m'angoisse, c'est le contenu de ma sève. Investir dans ce monde est le seul moyen de consulter ma force. J'ai envahi ce lieu en désespoir de cause. Une des filles de la librairie m'a proposé son aide. Je la connais un peu à force d'y traîner. J'ai refusé sèchement, ce qui l'a beaucoup contrarié eu égard à mes habitudes. Je lui ai expliqué que je n'étais pas là en tant que lecteur. Je lui ai promis de tout remettre en ordre. C'était déjà une belle pagaille autour de moi. La situation a vite dégénéré. Je semais la terreur au sein de la clientèle. On ne vit jamais pareil cyclone dans un havre d'esprits. J'étais devenu incontrôlable. La littérature se muait en océan dans mon sillage. On jetait des bouées aux rescapés. Je luttais à nu contre ma présomption. J'ai regardé une dernière fois autour de mon nombril avant de fermer les yeux. J'étais à deux doigts de me laisser happer par le fond. Et le sésame m'a sauté au visage. Vivre n'est pas grand-chose, encore faut-il y mettre du sien. J'ai entendu les sirènes, monsieur l'inspecteur, puis vos hommes à tâtons vers l'effluve de ma peur. Ils m'ont agrippé par le revers de mon âme. J'ai à peine eu le temps de me saisir du livre.
        — Alain, s'il te plaît, apporte-nous les effets personnels du fou de la librairie, a dit l'inspecteur dans son téléphone, on le relâche.
        — Merci de m'avoir écouté, ai-je balbutié à la brochette de fonctionnaires.
        — Vous en doutiez ? m'a demandé l'un d'entre eux.
        — Votre capacité d'écoute dépasse l'entendement.
        — Vous n'avez pas atterri n'importe où, monsieur.
        — C'est une cellule spéciale, ici ?
        — Je ne vous le fais pas dire, nos services…
        — Entre Alain, a gueulé l'inspecteur, comme si le préposé aux effets personnels était sourd (la porte du bureau bâillait).
        Ce dernier ôta le cachet de cire scellant la pochette et disposa chaque objet m'appartenant sur le bureau de son supérieur.
        — Vérifiez que rien ne manque, m'ont dit en chœur les fins limiers.
        — Tout est là messieurs, ma puce acnéique tri-bande, l'étincelle de ma voiture, un euro symbolique au cas où et La Plume du Profane, du professeur Flop.
        — C'est le livre que vous cherchiez ?
        — En quelque sorte, oui. Permettez-moi de vous en lire l’entame.
        — Je vous en prie.
        — En littérature comme dans tout art, ne restez pas dans l'ombre des géants qui vous éclairent.
        — Vous êtes libre, m'a dit le flic, sortez d'ici en toute quiétude.
        — Si vous n'y voyez pas d'inconvénients, je préfère m'évader.
        — Faites, ça vous regarde.
        — Avant de me lancer, monsieur l'inspecteur, puis-je à mon tour vous poser une question ?
        — Avec plaisir.
        — Pourquoi me relâchez-vous si tôt, sans même attendre le fin mot de l'histoire ?
        — Je préfère me nourrir de la suite quand vous l'aurez rédigée.
        — Belle preuve de confiance.
        — Une dernière chose avant de vous enfuir ; faites-moi le plaisir, dès demain, de vous rendre au chevet du libraire pour y résorber vos dommages.
        — Je n'y manquerai pas.


        Peu de livres ont souffert de mon passage. La remise en ordre des lieux se révéla néanmoins exténuante. De mémoire du libraire, nul commerce de même nature n'avait subi un tel sort. Je ne vois pas, à ce propos, quel hurluberlu de mon espèce aurait pu non seulement me devancer mais, surtout, me surpasser. La librairie baignait dans une mare d'encre. J'y demeurai huit jours pleins. Nous profitâmes du désordre pour renouveler l'agencement.
        Au dire du libraire, ma contribution à ce qu'il convint d'appeler le printemps des mots épongea amplement ma dette : livres abîmés et acquisition illicite de La Plume du Profane ; ouvrage dont l'existence secrète le poigna ; qu'un titre lui ait échappé dans son antre même le toucha foncièrement. L'enchevêtrement des langues à nos pieds en devint anecdotique. Il n'avait jamais entendu parler du professeur Flop.
        Je tentai de consoler ce grand gaillard en évoquant ces farfelus d'un nouveau genre qui, magnanimes, abandonnent leurs livres fétiches en tous lieux, bancs publiques, brasseries ou stations de métro, juste pour jouir des propagations anonymes de verbes pointus. Pourquoi n’auraient-ils pas sévi en pleine librairie ?
        À l’homme abattu et son trio d’adjointes, lors d'une pause désaltérante, j'ai lu la première phrase du livre en question : En littérature comme dans tout art, ne restez pas dans l'ombre des géants qui vous éclairent. La perspective d’un tel dogme me démangeait. Le chantier de la librairie arrivant à son terme, je pris contact aussitôt, espérant que le professeur Flop fût encore en vie.