L’édition par les utilisateurs non enregistrés est interdite temporairement, en raison du spam.

La mission

Un texte de Wikipen.

Pyramide

Entrez ! Et ne restez pas à la porte, d'autres se bousculent au fond, vous voyez bien !

Sommaire

Premières armes

La mission, comme vous l'acceptez, commence par votre affectation de poste en première ligne. Elle vous permettra tout seul de couturer votre jeunesse : de belles cicatrices qui épateront vos copines. L'écrémage ayant déjà eu lieu, vous pensez ainsi, la fleur au fusil, n'avoir plus besoin d'un tel discours. On vous le donne quand même, puisque nous sommes les maîtres du jeu. Car vous n'avez pas connu la bataille d'antan, vous autres, c'est vrai que vous n'étiez même pas nés. Ainsi, la plupart réchapperont de cette épreuve du feu, et nul doute que ces premières gachettes continueront, puisqu'ils sont venus ici sachant pertinemment qu'ils allaient en baver ; macérant dans la matrice, tout les a préparés au premier choc, c'est leur honneur sur le champ. On s'occupe de la suite : notre système d'avancement est remarquable. Les rescapés de la première heure apprennent vite ; zélés, ils se retrouvent à prononcer ce même discours d'accueil face aux nouveaux bleus avant même de s'en apercevoir. Tout en le donnant, nous sommes nous-mêmes à l'affût de ceux qui ont le coup d'œil pour noter les futurs tire-au-flanc, repérables par leurs réactions faciales ; comme les dépisteurs des comiques troupiers trouvant spirituelles leurs blagues, ceux-là donc pourront augmenter les effectifs de nos gens d'armes. Quant au réprouvés et aux poètes, il y a une petite porte cochère, au fond, ils rejoindront la Lune : ne lambinez pas, vous voyez bien que ça défile, derrière vous !

Expert technique

Décurion

Les autres, il faut rester en ligne et produire, puisque c'en est bel et bien fini du temps du polar bien au chaud. Notre perfectionnement technique a de quoi combler les talents : du mitrailleur-cribleur rapide au grenadier robuste et besogneux, en passant par le franc-tireur à l'œil d'aigle et la détente calculée. Votre instinct carnassier vous a déjà amené à la survie, reste à polir la lame, et apprendre à massacrer ensemble. Les pertes n'ont aucune espèce d'importance. Laissez les nouveaux arrivants porter les échelles pour émerger de la tranchée. Objectez-leur leur jeunesse, ça fera de vous des anciens. Vous avez intégré d'ores et déjà que, si notre ennemi est en face, votre ennemi est intérieur. Et c'est à ce prix que l'on devient une épée. Parmi vous se trouvent les germes de l'encadrement que je représente jusqu'au bout des doigts, seul futur loué avec les honneurs du rang. Votre grade de départ est chef de peloton, toujours en première ligne ; on veut vous voir coordonner technique cuisante et froideur technocrate, trait indispensable au gravissement des premières marches. L'escalier est juste derrière moi, je l'ai descendu pour me mettre à votre niveau, permettez-moi cette saillie, je vous vois bouche bée.

Capitaine

Escadron

En général, c'est la première marche la plus difficile à monter. Une fois passée, lieutenant et chemin faisant, la carrière se déroule quasiment toute seule, d'autant plus que l'on s'éloigne du tumulte des premières années, là où ça latte. Une reconnaissance de caste entre nous remplace la camaraderie de jeunesse, à présent de mauvais aloi ; cette caste est associée à votre nouveau statut vous permettant d'avoir droit de cité dans la pyramide. Méritez-la : la pyramide existait avant vous, il a fallu le sacrifice de générations d'esclaves pour que vous ayez la liberté d'y paraître. Comprenez que, intrinsèquement, une auto-justification maintient l'existence de l'ensemble sur la base, aussi j'attends de vous que vous y adhériez sans conditions. Il peut arriver, mais ce sont là de rares occasions, que vous trouviez les marches glissantes, il s'agit d'un inconvénient superficiel. En ce cas, il vous sera demandé de tuer père et mère pour continuer, sachez que cela aussi fait partie de la mission. Je réfuterai vous avoir fait cet insidieux conseil, nul ne souhaite avoir ce sang sur les mains, mais acceptez ceci : une fois amorcée la montée, on ne peut plus redescendre. Vous nous avez déjà dédié votre corps, or c'est votre âme qui intéresse ce que nous représentons : aimez-nous sans ambage, comme vous aimez gravir ces marches. Il vaut mieux haïr les jeunes que votre jeunesse, vous en conviendrez.

Satrape

Corpus

À présent que vous êtes capitaines, c'est fini la petite gagne, vous savez mener vos escadrons. Autorisez-vous une pause pour rédiger vos notes théoriques qui s'ajoutent au corpus pré-existant. Ce corpus qui dirige nos vies constitue le trait d'union universel du sérail, voire au delà ; il s'agit du pilier immanent à cette architecture, qui le traverse de part en part : tout membre du corps, qu'il soit en bas des marches ou plus haut, se doit de cadrer. Ce qui se passe en haut ne concerne en rien ce qui est en bas. Le corpus imprime la notion fondamentale que ce qui est en haut doit survivre, c'est le lot de tous les chefs. N'ayez plus de crainte, vous avez déjà vu toute votre classe partir, votre cuirasse cabossée n'a plus de défauts. Mais un seul parmi nous échappe aux règles édictées, le meilleur d'entre nous : celui pour qui la pyramide a été créée. Le processus électif ne vous concerne pas encore, vous qui entrez à vie dans le grand secret par le succès fameux de vos missions. Soyez sûrs qu'il est à la portée de tout un chacun d'avoir un jour l'honneur d'être revêtu du pourpre de la maîtrise, c'est même inscrit en préambule du corpus. Érigé à la cîme, celui-là aura une vue meilleure, et lui seul pourra supporter une telle vision.

Nomarque

Nomarque

De là, il verra les autres pyramides et ceux qui les dirigent pareillement. Celles à l'assaut desquelles nos colonnes de bleus se lancent bravement, puisque c'est la raison d'être qu'on leur a laissée. L'humanité de ces masses gigotantes et criardes parait si futile et lointaine vue de haut, on peut à présent s'en dévêtir, c'est un luxe d'aristocrate que le goût pour la cynégétique remplace aisément. Le dessein d'ensemble est plus clair, ceci se voit physiquement par la transparence des parois d'une pureté de cristal. Au travers d'elles, au delà des nuages, d'autres pyramides confortent le bien-fondé de la mission civilisatrice. Car une fois dans l'élévation de ces sphères, la mission change de nature, en quelque sorte : il s'agit de composer avec les autres nomarques des pyramides voisines tout en revendiquant la primauté de la nôtre, la perpétuation du conflit au travers du temps rendant sacrée chaque structure. Il ne devra jamais cesser, fin de l'histoire. Les pyramides disparues sont enfouies dans la fange et ne sont plus que mythes douteux. Et le doute est réprimé.

Hégémon

Sacrifices

Cet exercice est périlleux puisque l'avenir de toute la pyramide en dépend. Pas de place pour deux, la direction est décisive et les moments impérieux. Il est donc utile de diffuser les bons messages au travers du corpus pour informer de la triste réalité : dans les forts moments de houle, elle dévore par légions ses propres enfants pour rester à flot. Ce sacrifice solaire n'est appréciable que vu de haut, au niveau des appartements du grand maître. Ce message ayant une nature extrêmement subversive, il s'agit de le placer dans le corpus de manière pragmatique. Il ne restera donc en clair que pour les missionnaires ayant gravi suffisamment d'échelons de l'escalier ; il sera brouillé par des couleurs vives et des senteurs hypnotiques pour être délivré aux masses beuglantes et enthousiastes qui émanent périodiquement de la matrice, à la base.

Alcôve du palais

Guerre totale

Ça y est, je suis au top ; j'ai étouffé tous mes nomarques et promu leurs détracteurs, qui me doivent ainsi obédience aveugle. Processus électif ? J'ai usé de ma loi pour m'imposer, on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs. Je vois, de loin, les capitaines prendre des notes. C'est grisant, plus personne au-dessus, juste une junte de sages simiesques et impotents à côté du trône de gouvernance; facile de les berner d'artifices honorifiques, j'ai patronné une œuvre dans l'allée des Sphinx en bas de la pyramide, la statue porte mes traits, c'est de la gloire patinée. Ces vieux grigous prétendent détenir les arcanes, alors que je n'ai déjà plus besoin d'eux. La gérance, c'est pour les gérontes... Magnanime, je ne les ai pas noyés, j'y gagne mon sceptre ; mais l'âge passe - quelle fougue que cette jeunesse ! Dire qu'il y a si longtemps, je fus l'un de ces agités. Je ne peux plus à présent que dicter des dogmes pour alourdir leur avancée, tous sont si pressés de me prendre mon pouvoir. Les temps ont changé, la pyramide est restée intacte. Ça ne se passera pas comme cela, j'aurai beau durcir les conditions, organiser une garde prétorienne, ou bâtir la liturgie d'un culte à ma personne, jamais il n'y aura suffisamment de bâtons dans les roues : ils sont si avides. Ils me veulent du mal. Personne ne doit plus parvenir à mon niveau, j'ai trop souffert pour l'atteindre, et seule ma souffrance a la moindre signification. Si peu ? Cela ne peut pas se résumer à ça. Ça m'a fait si mal. Tiens, il y a des bidons d'huile ici, laissés par mon prédécesseur, cet incapable. Déversons-les. Et quite à épuiser la matrice qui fournit les bleus à toutes les pyramides, lançons toutes les armées dans une guerre totale, ça en esquintera peut-être assez au passage.

Révolution

Rédemption

Et lui, qui approche, entouré des licteurs. Comment s'en débarrasser ? Pourquoi me dire que je dois m'en aller ? Ah mais c'est que je suis le seul à pouvoir arrêter tout, qu'est-ce que vous faîtes ? Rendez-moi le corpus, bande de lâches, il ne sied que dans ma main ! Comment, "c'est pour le bien du sommet", c'est moi qui décide, d'abord.

Voilà que tout à coup, il fait tout noir.

Salauds ! Elle ne vaut rien, cette pyramide ! Ni aucune autre, d'ailleurs ! J'aime autant rester dehors, d'ailleurs j'ai compris par les effluves : plus ça monte, plus l'odeur d'essence devient insoutenable ; il se trouvait même des fumeroles noires en haut, certains soirs de grande clameur. Tous des zombies, de toute manière.