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La première pensée du matin

Un texte de Wikipen.

Depuis des mois et des mois, ma première pensée consciente est solidement pour toi. J'aimerais qu'il en soit autrement. Tu m'as quittée, tu le souhaitais et même si je n'ai pas tout compris, j'ai bien vu que je te pesais, et je t'aime trop pour ça.

Seulement la première pensée du matin on ne la maîtrise pas. Elle vient des rêves, elle vient de loin, des douleurs et des inquiétudes tectoniques, et peut-être même des bonheurs si les gens sont heureux.

Je crois me souvenir que dans les périodes où ma vie va normale, ma première pensée était tout simplement de me dire "Quel jour on est ?" puis juste après "Que dois-je faire aujourd'hui ?". J'ai de cuisantes rapelances de jours où l'éveil nous croit dimanche et qu'hélas c'est lundi, qu'il faut sans traîner se lever, se préparer, cheminer vers l'usine, subir l'enfermement volontaire de qui veut gagner son pain.

Depuis trois ans il n'en est rien, il y eu les deuils (2 d'abord), et la première pensée fut de se dire "Il (puis elle) n'est plus là", ensuite la grave maladie d'un proche, la première pensée "Comment se sent-il ce matin ? Ira-t-il mieux un jour", puis quand la mort devint à nouveau inéluctable "Combien de temps encore devra-t-il souffrir ?", et après à nouveau le "Il n'est plus là".

A peine plus tard, un enlèvement qui par ricochets de près me concernait. Et pendant tout ce temps, à peine au réveil "Est-elle encore en vie ?" "Vont-ils enfin la libérer". Jours après jours pendant 5 mois. Ensuite un été mou, gluant de la fatigue de trop d'efforts consentis, et d'un début de solitude. Tu étais silencieuse, déjà, quand j'attendais une période de bonheur et de fêtes pour les retrouvailles. Les premières pensées d'alors n'étaient que cotonneuses, très lentes à faire surface, et tournant autour du thème "M'enverras-tu enfin quelques nouvelles de toi ?".

Arriva alors la saison de tous les malheurs, la première pensée du matin en avait des multiplicités, des bousculades effrayantes, entre craintes médicales, déroute amoureuse, soucis professionnels, et toujours en arrière-plan ton absence malgré quelques revoyures plutôt joyeuses et collectives pendant lesquelles je n'osais me confier par crainte de plomber l'ambiance et une fragilité que peut-être je percevais.

Depuis février, ce jour funeste où tu m'as signifié sans vraiment expliquer, que tu me bannissais, au moins la première pensée est sans ambiguïté, pure et monophonique, elle est pour toi, elle crie Pourquoi ? J'ai beau tenter toutes sortes de diversions, avoir à force de lutte récupéré un bon peu de santé (de moi et mes tout proches) et l'homme auprès de moi, ma première pensée du matin, obstinée, ne varie pas. Elle veut te retrouver, elle me pousse à comprendre ; ce qui peut-être ne sera pas, ou jamais possible.

Puisqu'un ami m'a évité la mort des effacés désespérés, m'as-tu donc malgré tout condamnée : première pensée à perpétuité ?