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La tête lourde comme une enclume

Un texte de Wikipen.

— Encore un petit verre, c’est le dernier.

— Tu dis toujours ça…

— Je dis aussi que j’ai envie de partager plus.

— Oui et tu restes chaque jour un peu plus seul.

— Laisse-moi tranquille !

— Hors de question. C’est toi qui t’es servi ce verre de trop.

— Il n’est pas de trop ! Il est suffisant.

— Comme le précédent ?

— Si tu ne me harcelais pas autant, je serais sans doute plus reposé.

— Il ne fallait pas m’inviter dans ce cas.

— Mais je ne t’ai pas invité. À chaque fois c’est pareil.

— Oui ça c’est vrai.

— Tu te crois toujours plus malin.

— Je suis surtout plus sobre.

— Et la seule chose qui t’amuse c’est de me chercher ?

— Je ne fais que relever les paradoxes qui font de toi ce que tu es.

— Et que suis-je alors ?

— Tu le sais très bien. Tu devrais plutôt aller te coucher…

— Je ne suis pas fatigué. Je dois juste finir ce verre. Si tu daignais me laisser tranquille quelques minutes j’en aurais plus vite fini…

— Je ne suis pas pressé.

— Moi non plus mais je commence à en avoir marre de ces discussions… après tout tu n’es qu’un tableau et je n’ai aucun compte à te rendre.

— Si ce n’est celui de m’avoir peint.

— Je devrais te vendre pour cet affront !

— Je doute qu’un jour tu en aies le courage…

— Tu rigoleras moins demain lorsque je t’emmènerai chez Drouot.

— Réfléchis un peu avant de parler. Tu n’as vraiment plus besoin de boire.

— Tu crois que je n’oserais pas retoucher à ton sourire enchanteur !

— J’en suis certain ! Tu ne retouches jamais une œuvre signée.

— C’est vrai… mais après tout, chaque règle comporte son exception…

— Et bien faudrait savoir ! Si tu souhaites me vendre ou si tu souhaites me dévisager, mais tu ne pourras pas faire les deux.

— Si tu savais ce que les gens sont prêts à acheter…

— Je ne suis pas là pour subir ta mauvaise humeur… tu devrais te calmer. Je comprends pourquoi tu peines à trouver le sommeil. Et la solution ne se trouve pas dans ta bouteille…

— Je fais ce que je veux et c’est ça tout le plaisir d’être humain.

— Pauvre de toi, dans ce cas je préfère être ce que je suis.

— Je ne te demande pas ton avis. Je suis assez grand pour savoir ce que j’ai à faire.

— Dans ce cas pourquoi repousses-tu toujours au lendemain ce que tu veux faire le jour même ?

— Ne pose pas des questions si tu n’es pas prêt à entendre la réponse.

— Je suis beaucoup plus intelligent que toi et tu le sais très bien. Si la fuite te semble une bonne opportunité c’est uniquement à cause de ton ignorance.

— Bon ce n’est pas l’heure de polémiquer, je suis fatigué.

— Bonne nouvelle ! Tu vas donc aller te coucher…

— Oui, dès que tu auras fini de me regarder.

— Tu peux toujours attendre…

— Bon ça suffit ! Du vent ! Je vais t’ignorer et tu n’as qu’à faire de même.

Si seulement ça empestait moins…

— Je t’ai déjà expliqué que la fumée de cigarette te donnait une patine impossible à reproduire par d’autres moyens.

— Ça me fait de belles jambes !

— Dois-je te rappeler que tu es un portrait ?























— Non ! Abstiens-toi tu ne t’en porteras que mieux…

— Tes allusions sont lourdes à force. Je t’avais dit que ce soir je souhaitais être tranquille et muet. Tout ça est de ta faute.

— Heureusement que tu ne dois pas expliquer ça à ton psy…

— Je n’ai pas de psy et je n’en ai pas besoin !

— C’est une question de point de vue…

— Si tu recommences ainsi demain je te promets que tu quitteras cette cimaise pour les toilettes. Tu verras peut-être mieux d’un point de vue différent…

— Qu’est-ce que tu fais ?

— Je me sers un dernier verre avant d’aller me coucher.

— Tu avais dit que ce serait le dernier. Tu n’as aucune volonté.

— C’est juste un petit complément, pas de quoi en faire un plat…

— Je ne vois vraiment pas ce que cela t’apporte…

— La paix intérieure, le calme, le sommeil…

— Je n’ai pas cette impression, ça a l’air de te faire tout l’inverse de ce que tu souhaites.

— Parce que tu sais ce que je souhaite peut-être ?

— Oui. Tu désires un monde meilleur. Un monde où les gens partagent et s’entraident.

— Utopie quand tu nous tiens.

— Tu hais tes semblables, tu ne les crois pas à la hauteur ; s’ils étaient aussi faibles que tu ne le penses, ne crois-tu pas que le monde serait bien pire ?

— La misanthropie n’est qu’un excès de philanthropie.

— C’est vrai. Cependant, c’est justement dans la tolérance que tu cherches la panacée, or tu as tendance à ne pas tolérer d’autres points de vue que les tiens… c’est assez paradoxal.

— Je ne vois pas ce que je pourrais faire seul…

— Si tout le monde se dit la même chose, effectivement, vous n’allez pas beaucoup évoluer…

— Tiens tu te différencies des humains maintenant !

— Je ne suis qu’un tableau et tu le sais très bien !

— Les tableaux ne parlent pas !

— Les natures mortes sans doute ; les paysages aussi ; mais les portraits sont différents.

— La prochaine fois, je sais ce qu’il me reste à peindre pour avoir la paix.

— Parce que tu crois que les portraits peints parlent ?

— J’y réfléchirai demain. Bonne nuit…