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Le Livre d'Æternalis, Tome 1, ¤09

Un texte de Wikipen.

Arthur les regarde l’un après l’autre et reprend :
— Bon, je vais jaboter parce que moi le silence me voue à une vague d’impersonnalité ! Je ne pleure pas avec mes larmes, je pleure avec mes jambes. Sortant de l’inanité dispendieuse, je sais comment réussir ma mort. Il faut maintenant que je réussisse ma vie. Je fais partie du vide social. Je pourrais mourir écrasé au fond d’une cage d’ascenseur sans troubler le monde. Il y a toujours au moins deux façons de voir les choses, aussi je n’ai pas d’assurance-vie. J’aurais tant aimé me révolter contre l’agréable au profit de l’utile.Tout est juste ! Tout est injuste !

Rien n’est justifié ! À force de lire entre les lignes, j’en oublie les lignes. Si j’avais eu le dilemme à résoudre en une seconde de sauver une œuvre d’art très estimée ou bien la vie d’un artiste, j’aurais sauvé l’artiste, et encore il y en a qui s’y croit. S’il n’avait pas été artiste, je n’aurais pas hésité et l’aurais sauvé de suite.
Nuage lui sert la main en pleurant.
Il reprend:
— Arrête ! Tu nomadises ton âme ! Réponds plutôt à cette question : Qui préfèrerais-tu être entre quelqu’une qui se plaît à faire le mal et en jouir, et une autre qui peine, qui souffre, qui se force à faire le bien ?
Nuage sourit par complaisance.
— Le sourire est au rire ce qu’est le charme à la beauté, reprend-il ! Là, tu es toi-même ! Le plaisir est une nécessité, l’altruisme une chance, le bonheur un état d’esprit ! On s’promet tous d’vivre et on oublie. Enfant, j’ai longtemps cru que tout ce qui existait avait été créé pour mon propre bonheur personnel rien qu’à moi, tout collait à la perfection, mais ça n’a pas duré ! Depuis, j’aime aller voir ailleurs si j’y suis.
Il n’avait pas fier allure avec son veston rapiécé, à la recherche d’un instant de bonheur.
— Je ne suis pas une sous-merde, ajoute-t-il en prenant par surprise la bière des mains de Nuage. Je ne me regarde pas souvent le trou-sans-fond-qui-pu. Je ne suis pas nombriliste. Cependant je refuse de croire que je suis insignifiant. Je ne peux échapper à ce monde. J’y suis, j’y reste ! J’ai su m’adapter à lui dès qu’il ne n’arrivait plus à s’adapter à moi. Je suis las d’être là, à dire et à répéter que j’aimerai m’en extraire, en être extrait, vivre hors de lui comme un témoin, un observateur et non un acteur au rôle mal défini, à qui l’on demande d’improviser sans connaître le fin mot de l’histoire, ni s’il y a au moins un spectateur. Pourquoi ne suis-je seul sur une île déserte en train de me demander s’il y a âme qui vit ? Je suis un æolis. Il faut suivre sa pente en la remontant. Pas facile ! J’ai la faiblesse d’écrire. Désolé de te décevoir Nuage. Je suis de la plus belle espèce de ces charognards de l’âme. Je suis l’autre. Mais même si je suis un voyageur d’univers, je n’ai pas la prétention de sauver le monde grâce à un livre, fut-il prophétique, ou votif, voire vomitif. Je ne laisse pas de trace, je ne forfais pas. Pas d’impanissure, nul fafiot, nul glossème. Dans ma tête je prends des notes pour que mon œuvre soit malléable et non pas fixée comme sur de la pierre. Lorsque je suis seul, je relis ou j’écris mon œuvre virtuelle. Je suis une machine-à-penser dont l’œuvre me fait peur depuis que j’ai rêvé d’un monde où l’art et les loisirs se développent au détriment du respect de chacun, de soi-même, du culte de sa propre personnalité. Les artistes géniaux explorent, inventent et sèment pour le plus grand plaisir des médiocres besogneux qui exploitent et récoltent. Contrairement aux apparences, Proust est de ces non-originaux. Aussi je me demande si l’art n’est pas qu’une grosse merde, bien qu’on puisse débattre sur son degré de consistance ocre et sur sa plasticité. L’artiste est un dealer qui nous prend notre fric et notretemps ; il nous séduit pour mieux nous éloigner de nous-même et de nos véritables sensations. Colin, toi qui t’intéresses à l’art, lorsque tu critiques, contrains-toi à abolir les références, occupe-toi que de l’œuvre devant tes sens, oublie les autres fictions, cultive ton regard, parle et oublie, puis cultive ton oubli et parle de celui-ci. Parce que comme dirait l’autre, l’intuition est la sympathie par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable.


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