Le Livre d'Æternalis, Tome 1, ¤29
Un texte de Wikipen.
Il regarde la caméra centrale et continue:
- L’escalier invisible universel se lève, les âmes tressaillent telles des moucherolles vermillons, la nuit tourbillonne et déraisonne la grêle. Aux pieds des étoiles coule la sève. Derrière le masque de nos plumes surgit l’intransigeance de nos errances. Penser, c’est effleurer les choses et les exigences. Parler, c’est s’en éloigner en s’approchant des miroirs déformants qui reflètent leurs images. Amoureux de la plénitude, entre le désespoir et l’oubli, je recherche l’âge du temps, et c’est toi Nuage que j’aperçois. Sur les pavés ensoleillés, dès le petit matin, ta robe joue avec le vent, et ton sourire princier évoque mille baisers. Montre-moi tes yeux, fontaines jamais taries où reposent ton cœur et tes angoisses aussi. Offre-moi tes cheveux soyeux qui bercent mes désirs. Ma vie auprès de toi me semble une éternité où la joie succède à la joie et le plaisir au plaisir. Est-ce possible de tant jouir de bonheur? Est-ce la réalité? À toi de me le dire ! Ici et ailleurs. Maintenant et toujours. Mots pleins, inextricables, insaisissables, inaliénables, indélébiles, inaltérés, inalternés, suite sans fin, matière à penser, douce folie, amer amour, tendre parfum, charmant plaisir, joie, fête, surprise, découverte, amourette, pirouette, cacahuète.
Colin se tourne vers Aventurine :
- Et toi, vierge folle qui ne durera que l’espace d’une fenaison, telle de la poussière d’or qui se transforme en papillon, noble visiteuse, voguant d’âme en âme, je suis comme le Chevalier de l’Ombre amoureusement homme. La joie marécageuse brûle mon âme d’enfant. C’est paradisiaquement pathétique. Que tout fleurisse! Sous le soleil épanouissant du matin printanier, au milieu d’une vaste prairie aux mille pétales multicolores,marche un homme au large sourire. Il avance les yeux fermés et écoute le piaillement des brèves géantes de la forêt avoisinante au feuillage sempervirent. Il est calme et serein, c’est un homme parmi les plus rares. Il est propre et bienheureux. Il voyage sans but. Il est seul et ne connaît pas la solitude. Il n’alourdit pas son esprit. Il est à l’écoute du monde et de ses délices passionnants. Il vibre à l’unisson avec les arbres, les nuages, les vents qui l’entourent. Son cœur et son âme se nourrissent à chaque instant des beautés du monde. Il se met d’un coup à chanter très doucement les mots qui sortent de son impression de ne faire qu’un avec le monde. Nul besoin de les chercher. Nul besoin de les désirer. Nul besoin de les corrompre. Les mots sont là en lui et lui en eux. Il n’est que l’instrument qui leur permet d’exister, de voyager, de parcourir le monde, d’ajouter à la beauté du cosmos. Il entend le silence des mérions à tête rouge puis leurs chants qui s’identifient au sien. Tous s’accouplent dans les branches des arbres qui se gonflent. Il découvre le bonheur d’être compris, admiré et encouragé. Il chante de plus belle. Mais, Nuage, tu es partie, la mémoire en face. Tu es si loin. Tu es en vie. Tu es le lien entre les antipodes, entre la nuit et le jour, entre la sensibilité et le sacrifice. Tu es là-bas au soleil à la découverte des plantes, à la défense des autres malgré tout, malgré toi. Bõdhi, ta parthenos, t’écrit chaque jour depuis celui maudit où tu perdis la liberté. Tes pas étaient décidés, guidés, achevés mais tes sens et tes idées, ô jamais ils ne le furent! Tu témoignes de ta sincérité en brisant les pièges et les tabous qui de proche en proche nous dévorent sans qu’on y prenne garde. Ils auraient pu te tuer, ils n’auraient jamais pu t’ôter ta force, ton exemplarité et ta soif de justice qui déjà s’envolent et déjà refleurissent. Mais ton corps, ton corps, il me manque ma douce. Tu es mon rire. Tu es mes larmes. Les jours infidèles trépassent, s’enlacent sans grâce et je gis amaigri sous le cerisier en bourgeon où jadis tu me parlais en attendant qu’arrive ton bus. Tu berçais mes synapses et mon cœur. Tu me décrivais le bonheur et, subjugué, je rougissais ou pâlissais, buvant chacune de tes paroles avec délectation. Mais un soir tu n’es pas venue et le lendemain non plus. Un an je t’ai attendue, perdu, sans pouvoir retisser de liens avec tout ce qui n’était pas toi. Il n’est plus temps de chanter, il n’est plus temps de prier. Il est arrivé le jour sans lendemain du pénitent interallié. Voici pourquoi j’ai demandé à être en ce lieu enterré. Les abaisseurs de mes yeux n’attendent pas le lendemain. Et voilà que je rêve. J’abhorre les abigéat de ces enfants abigotis. Ab hoc et ab hac l’abîme devient abject. L’abjuration à l’ablactation de l’âme des enfants, les ablais ablativo, les ablerets vides ab irato ab intestat abluent l’abnégation, sont aux abois et abonnissent l’abord des aborigènes. J’aborne les abortif ab ovo. L’abrasion de l’abracadabrante abraxas abrège l’abreuvage. Je suce l’abricoté dans le fond de mon abrivent abrogeable, et l’aboutissement de mon cœur abrupt m’absente de l’abside, me donne le goût de l’absinthe absolue qui m’absout. Pourtant mon esprit est un abstème si grand. L’ablution malgré ses bons acabits évite l’académisme. Voilà ce que je suis. Voilà pourquoi tu as fui. Je deviens cagnard lorsque je chante a capella l’acanthe de pierre qui tombe d’acatalepsie en plein sur l’accastillage. Je deviens accense qui met l’accent sur l’acceptable accolade des accessits si troublants lorsque j’acclame l’accisse. J’acclampe l’accointance de mots d’accoissement. L’accon suit l’accore et je deviens accort tout en écoutant l’accotement de mon horloge parlante placée face à mon trouble. Je m’accouardis, de là vient que j’aide àl’accouchement de toutes les âmes exceptées la mienne qui s’accoude à la fenêtre dont l’accouple accourcit l’accourse. Elle se voit dans son accoutrement si ridicule qu’elle accrédite l’accrémentition des accrocs acculés. Fier acéphale acerbe, j’acère l’acescence des pauvres acétabules sortant de l’Achéron. Je m’isole, j’achoppe la branche aciculaire du chêne, drôle d’acolyte que j’ai acquêté après d’âcres dialogues sous l’œil acronyque de dame lune. L’acrostiche achromatique ignore l’acuité aculéiforme des noms aux lettres acutangles. Ceci est l’adage adamantin des adagios adamiques...
Colin marche dans la chambre, autour du lit:
- Et toi Nuage, ancienne bienheureuse rose, tu déambules à l’écart. Tu écoutes ta voix et ne te rends nulle part. Tu regardes au loin au fond de la rue, et tu t’empresses d’annuler toutes tes envies. Ta tendresse est sensuelle et tes pas si peu agiles. Tu recules à tâtons et penses à la mer si lointaine où roulent les galets d’un bout à l’autre du tumulte. Tu craches sur ton foulard et sur ta jolie frimousse. Tes bras te retiennent au mur si houleux et tes genoux reçoivent le bitume. Ta voix s’assourdit et redevient silence. Ton âme meurtrie perd ses préférences. Les yeux de la nuit s’écartent et s’isolent loin de ce drame quotidien. Viens! Parle en moi car seul je ne pourrais proférer le discours d’où jaillira la vérité. C’est de toi, c’est en toi, ô grâce, que je veux puiser mon discours, de toi qui, par tes révélations, nous prodigues la rectitude d’interprétation ! Les vagues glissent le long de ton corps et ta nudité apparaît. Tes mains s’ouvrent et j’accours. La lumière n’oublie pas sa primauté, sa tâche, son bonheur et nous plonge, tranquilles, dans le puits sans fin de la chaude douceur reposante. C’est ainsi que le plaisir s’accompagne de bien-être, de sagesse, de vivacité saine. Fort et Fier, Fier et Fort, voici les deux géants de la nuit étoilée. Fort et Fier, Fier et Fort, ils se mirent à chanter. Fort et Fier, Fier et Fort, ils se mirent à rêver. Fort et Fier, Fier et Fort, ils se mirent à aimer, ils se mirent à chanter, ils se mirent en beauté. Fort et Fier, Fier et Fort, voici les deux géants de la nuit étoilée. Les roses fricotent de bon matin avec les petits nuages du quartier d’en face. Que vont dire les parents de ces charmants délinquants ? C’est bien connu, les dégénérés sont peu appréciés. Alors moi, je lutte pour l’amitié des hors-normes. Car ce n’est pas facile de se faire aimer et c’est encore plus difficile d’aimer. Il n’y a rien de mieux que l’école pour apprendre à aimer. C’est pour ces raisons que je vais à l’école. Ce qui compte, c’est de ne pas se tromper. Et pour ne pas se tromper, il faut savoir raisonner... ou résonner, je ne sais plus. Le plus facile dans la difficulté, c’est de reconnaître la meilleure école des choses de l’amour. Chacun sait qu’il n’y a ni professeur ni maître. Alors méfiez-vous! Exigez l’absence de murs à part ceux pour protéger des intempéries. L’école de l’amour c’est l’amour lui-même. Dès que vous entrez en son contact, vous savez qu’il n’y a rien de plus important. On y apprend la force et la douceur d’aimer. C’est une école originale où rien n’oblige d’y entrer, rien n’oblige d’y rester, rien n’oblige d’en partir. C’est rare ! Et on n'a rien trouvé de mieux. Il contient la vie et la mort, c’est cette indescriptible envie, cet insaisissable besoin. Nous ne sommes pourtant pas des machines sans âmes. L’amour c’est au contraire cette faculté de s’adapter au monde et d’adapter le monde à soi, ce n’est pas une chose niaise qui ne sentirait que la guimauve, c’est aussi un combat de tous les instants contre la connerie, contre le malheur. Cette entité, plus forte que la liberté, lutte sans utiliser les mêmes armes que celui qui n’aime pas, car l’amour c’est ce qu’il y a de plus grand, de plus beau, de plus dur, de plus émouvant, de plus souple, de plus sensible, de plus enivrant, de plus imposant, de plus libre, de plus irrévérencieux, de plus chatoyant, de plus subtil, de plus inerte, de plus vivant, de plus précis, de plus gratifiant, de plus déconcertant, de plus redoutable, c’est une force prodigieuse qui ne peut s’apprivoiser avec certitude, c’est une sempiternelle remise en question de nos valeurs les plus sûres, c’est le seul fruit qui est aussi le tronc, la racine, le germe, la semence, la graine. C’est un tout incontournable. Nul ne peut lui rester indifférent.

