Le Livre d'Æternalis, Tome 1, ¤50
Un texte de Wikipen.
Colin comprend qu’il est temps pour lui de revenir à bord de l’Étan. Sous la direction d’Yggdrasill, les arbres le portent de branche en branche jusqu’à l’orée de la Forêt. Il est reçu sous les acclamations des Étaniens. Les parents prennent leurs jeunes enfants et les font marcher dans ses pas. Au milieu de la foule des exaltés, il est seul et sans valise. Il s’accroche aux passants. Il faut bien qu’il résiste à la force de la pesanteur. Il leur crie dessus, dessous. Il aboie ses injures à ses frères aveugles qui fuient, se faufilent tant bien que mal, qui se défilent sans rien ressentir. Il est seul et sans valise et chante pour que reste le soleil près de son cœur. Il se prend pour un joueur d’accordéon et pleure ses souvenirs. Il s’accroche aux sons et ne peut plus les quitter. Il est seul et sans valise. Il s’isole dans son malheur pour ne plus y croire. Il veut juste s’épuiser et que tout s’arrête. On le prend pour un fou et il le sait trop bien. Étrangement condamné à l’absolu il se para de véritables livres d’apparat pour ne plus être ce qu’il était tout en restant le réprouvé. Il ne fuie pas. Il adore marcher sans fin le long des siens et parcourir mille possibles à la recherche de l’impossible. Il ne tremble pas. Il lit à haute et intelligible voix. Il connaît le plaisir d’être contemporain à tous les temps. Il ne laisse aucun moment à l’emprise du tragique et se dresse en amoureux de la vie bourgeonnante multiraciale. Il s’exprime, tendre et divin, dans le langage véritable de la force ragaillardie et entend au loin le chant des baleines bleues. Nul doute, il se sent partir. Se faire oublier. Accepter l’exil. Apprendre l’étonnement. Il plonge son bras dans les étoiles et frôle une sauvage princesse qui chante le thrène des morts.
- Ne me surestimez pas, dit-il!
Des ailes déployées au splendide plumage de métaux rares et de pierres précieuses, lui poussent. Son cou est orné d’un collier. Sa tête est encadrée de plaques de métal poli incrustées de pierreries et ses dents sont de resplendissants saphirs bleus. Son immense bec blanc brille au lointain comme l’ancienne lune.
L’univers se dissipe. Seul son cri sur les eaux paisibles résonne:
- Je n’arrive pas à organiser toutes les sensations qui s’offrent à moi et qui sont celles apparemment de toute ma vie, amplifiées et accélérées mais à reculons. Je vis et je revis tant de choses que j’avais oubliées. Je ressens non seulement mes sensations, mais aussi mes actes, mes paroles, mes pensées et leurs diverses conséquences. Alors je suis ce que j’étais et ce que je n’avais pas conscience d’être, je m’étire, je me développe, je m’étends, je prends forme, je m’épanouis en même temps que je souffre de tout ce que j’ai pu faire. Je ne change pas, je suis toujours moi-même tout en étant tout ce que je crus ne pas être. Je suis moi et tout ce qui n’est pas moi. Tout se trouble. Nuage, je me meurs. Je ne suis... plus...
D’incoercibles soupirs s’atténuent. Il est le meilleur souvenir.
Sa quête et celle de Bõdhicliodnu se terminent ici. Bõdhïxnextli prévient de son suicide, aussi par peur de cette fin prévue de l’espace-temps.
- Tu crois vraiment au bonheur, comme ça, dit Bõdhiatchaakka! Le mal est nécessaire au bien.
- Les êtres vivants ont depuis longtemps payé leur tribu au malheur, répond Nuage. Tant que tu gardes en mémoire tout ce mal qui a existé depuis le début des temps, tu n’as pas besoin de te mortifier, de débourser pour ton bien-être. Le mal est fait, ne l’oublions pas, et vivons maintenant!
- Promettez-moi de ne plus faire revivre Colin!
- Je te le promets, Bõdhi, crie Nuage.
- Je te le promets, finit par dire Hybris.
- Promettez-moi de ne plus me m’âmer!
- Je te le promets, Bõdhi, à toi qui a trop d’âmes, dit Hybris!
- Non, tu ne vas pas te tuer, ici, avec notre bénédiction!
- Promets-moi, tu m’as donné la vie, depuis elle m’appartient!
- Non! Non!
- Maman, crie Bõdhisibanméléké, les yeux en larmes!
- Tu emploies ce mot pour la première fois en ma présence, et tu voudrais...
- Tu ne peux lui demander ça, dit Hybris à Bõdhinyamuzinda! Mets-toi à sa place. Et ce n’est pas utile...
- Hybris, crie Nuage! Non! Regarde-moi! NON!!! Hybris!
- Je ne peux la voir souffrir davantage ! C’est ma sœur! Tu comprends? Ma sœur! Ma petite sœurette! Ma mignonnette! Bõdhi ne veux plus vivre, elle vivra en moi, mais je ne peux l’empêcher de s’effacer si tel est son ferme désir!
Nuage pleure à grosses larmes. Ses deux filles viennent la consoler, la cajoler.
- Tu vois, Hybris, dit Nuage, que vous m’êtes utiles toutes les deux! Vous êtes la chaire de ma chaire, l’âme de mon âme.
- Rien ne va plus! J’ai trop souffert et ne veux plus souffrir qu’une seule et dernière fois!
Nuage retient ses larmes.
- Et toi, Bõdhi, promets-moi de ne pas assister à ce désastre.
- Compte sur moi!
- Dis-lui, Hybris! Tu le peux maintenant!
- La M’âm ne peut mobiliser un être dont l’aversion pour une nouvelle vie est totale!
- Tout est joué alors! Dans ce cas, promets-moi, afin que je parte avec cette bonne image que j’ai de toi!
- Bõdhi, je te promets d’avoir tout fait pour que tu changes d’avis, et devant ton entêtement je te promets de ne pas te faire revenir si...
- Pas de condition!
- ...je te promets de ne pas te faire revenir si tu n’aimes aucune de nous deux, ni Hybris, ni moi-même!
- Bien sûr que je vous aime! Alors justement, pas de condition! S’il te plaît, maman!
- D’accord ma petite, mon diamant ingénu, ma marginale foudroyante, mon infranchissable illumination! D’accord, Bõdhi, je te promets de ne pas te faire revenir.
Bõdhifenrir embrasse sa mère et sa sœur, et sort les larmes aux yeux, s’isole et se tue.

