Le croque-télé
Un texte de Wikipen.
Il était une fois un petit garçon qui s’appelait Ijkal. Il adorait lire des bandes dessinées. Il détestait regarder la télé. D’autant plus que même enfermé dans sa chambre, il l’entendait encore cette maudite télé. Ses parents, à peine rentrés du travail, l’allumaient, et ils ne l’éteignaient que pour aller dormir. Ijkal n’appréciait pas du tout cette présence importune à ses côtés. Pas facile de savourer ses repas lorsque le bruit incessant de la télé lui faisait tourner la tête.
Tous les dimanches matin, il allait chiner à la brocante du quartier pour y dénicher des B.D. pas chères. Sa mère rechignait à lui donner de l’argent de poche, tant les B.D. s’entassaient dans la chambre d’Ijkal. Il y en avait partout. Les étagères ne suffisaient plus. Le dessous du lit ne suffisait plus. Les armoires ne suffisaient plus. Les piles devenaient de plus en plus hautes. Et Ijkal ne voulait se séparer d’aucune de ces bandes dessinées bien qu’il les connaissait par cœur. Ijkal ne lisait que des B.D. et rien d’autre.
Aussi, sa mère lui dit un jour :
- Ijkal, mon fils, puisque tu aimes tant lire, je vais à nouveau te donner de l’argent de poche.
- Merci maman, dit Ijkal !
- Seulement, je t’impose de rapporter un livre, un vrai livre, un livre sans dessin, un livre qui raconte quelque chose. Pas comme ces bêtises de bandes dessinées dont tu raffoles.
Le dimanche suivant, Ijkal partit à la brocante avec un goût amer dans la bouche. Dès qu’il arriva sur les lieux, il oublia le bruit de la télé qui résonnait dans ses oreilles. Il oublia aussi son père et sa mère. Et il oublia surtout la contrainte que lui avait imposée sa mère.
Il passa une excellente matinée à explorer les rayonnages des bouquinistes afin de trouver quelques trésors, dont une édition ancienne de Zig et Puce. Son premier Zig et Puce rien qu’à lui ! Quel bonheur ! En plus il n’y manquait aucune page ! Il était temps de rentrer. Il s’imaginait déjà, allongé dans le confort de son lit douillet. Il se voyait déjà poser les cinq B.D. qu’il venait d’acheter. Il sentait déjà sa main ouvrir Zig et Puce à la première page. Il aimait savourer ces instants où il se sentait si bien. C’est à ce moment là que son pied gauche buta contre quelque chose de plus fort que lui. Il regarda et vit un livre. Un livre qui semblait neuf. Pas une égratignure, pas un coin abîmé. Quelqu’un avait du le perdre en sortant de cette librairie devant laquelle il se trouvait.
Ijkal pensa soudain à ce que lui avait dit sa mère. S’il ne ramenait pas un livre autre qu’une B.D., il risquait de ne plus avoir d’argent de poche. Et sans argent de poche, plus de B.D. Il s’était tellement intéressé à sa passion qu’il avait oublié d’acheter un livre. Un livre sans image, comme disait sa mère. Il aurait bien gardé celui-ci mais le libraire sortait à ce moment là pour fermer sa librairie. Déçu, Ijkal lui tendit le livre et lui dit :
- Il doit être à vous, monsieur… ou à l’un de vos clients !
- Bonjour, petit, lui répondit le libraire en partant !
- Mais… ce livre…, dit Ijkal !
- Tu l’as trouvé ? Hé bien, il est à toi maintenant !
Ijkal ne sut quoi répondre à cette affirmation du libraire !
Lorsqu’il comprit qu’il avait de la chance, il sourit et embrassa le livre. Il le mit dans son sac, avec ses B.D. et rentra chez lui en courant ! Sa mère l’attendait. Elle ne se leva pas du canapé. Elle lui prit ses nouvelles B.D. et lui dit sans détourner les yeux de la télé :
- Il ne te reste plus qu’à le lire, maintenant !
- Le lire ?
- Oui, et tu me le raconteras ! Comme ça, je saurais si tu l’as lu. Ijkal n’en croyait pas ses oreilles. Surtout que ce livre à l’air d’avoir au moins cent vingt pages. Cent vingt pages ! Pouah ! Quelle déveine !
Il mangea, seul, le dos tourné à ses parents, à leur canapé et à leur télé. Puis Ijkal s’enferma dans sa chambre… avec le livre. Il s’allongea sur son lit. Il posa le livre à ses côtés. Et au lieu de le lire, il se mit à rêvasser à ses B.D. Il écouta le piaillement des oiseaux posés sur les branches de l’arbre de l’autre côté de sa fenêtre. Il resta longtemps ainsi à ne rien faire d’autre. Il revivait sa matinée. Par curiosité, il prit le livre dans ses mains.
- Je n’ai même pas fais attention au titre, se dit-il !
Il lu à haute voix :
- Le croque-télé ! Quel drôle de titre ! Le croque-télé ! Je me demande bien qui a pu écrire ce livre !
Il ne vit pas de nom d’auteur. Ni sur la première de couverture, ni sur la quatrième de couverture.
- C’est assez étonnant, se dit-il ! En général, les auteurs aiment s’afficher ! De plus, il n’y a pas de résumé de l’histoire. Quel livre étrange ! Même pas une critique. Rien ! Il n’y a rien sur la quatrième de couverture.
Ijkal ouvrit Le croque-télé pour en savoir un peu plus.
- Rien ! Il n’y a rien, remarqua-t-il ! Que des pages blanches. Plus de cent vingt pages blanches !
Là, Ijkal éclata de rire ! D’un rire qu’il n’arrivait plus à contrôler ! Chose étonnante, sa mère se leva du canapé pour comprendre pourquoi Ijkal riait ainsi.
- J’ai fini mon livre, dit-il !
Il ferma le livre et le tendit à sa mère qui voulait comprendre ce tour de passe-passe. Elle regarda le livre et lu le titre :
- Le croque-télé ! Quel titre idiot ! Ça ne m’étonne pas de toi ! Comment as-tu pu choisir un titre aussi absurde ?
Elle fut encore plus surprise lorsqu’elle ouvrit le livre.
- Ce n’est pas un livre, dit-elle. Il n’y a rien à lire ! Tu te fiches de moi ! Puisque c’est comme ça, tu n’auras pas d’argent de poche pendant un mois !
- Maman…
- Et je ne te rendrais tes B.D. que dans un mois. Tu auras ainsi le temps de méditer sur la meilleure attitude à avoir. Sa mère sortit de sa chambre, et claqua la porte. Ijkal se retrouva seul avec ce livre qui n’en était pas un d’après sa mère. Il posa son livre et prit une de ses anciennes B.D.. Il l’ouvrit, puis la referma, et en prit une autre. Il fit de même plusieurs fois, sans en lire une seule. Toutes lui semblaient fades. Il n’avait pas envie de lire ces B.D.. Il aurait voulu lire Le croque-télé ! Il passa le reste de la journée, allongé sur son lit. Lorsque vint l’heure de manger, sa mère le secoua doucement afin de le réveiller.
- Tu t’es endormi sur ton livre, lui dit-elle ! Allez, viens manger avec nous ! Nous avons décidé avec papa de ne pas t’obliger à lire un livre aussi idiot !
Ijkal posa le livre sous son lit. Puis il ingurgita un plat re-réchauffé et froid en compagnie de ses parents.
Au petit matin, il fut réveillé par les cris de ses parents qui n’en croyaient pas leurs yeux ! Comment allaient-ils faire ? Qu’allaient-ils faire ? Leurs cris devenaient de plus en plus assourdissants. Plus puissants que le son de la télé.
- La télé, se demanda Ijkal ? Je ne l’entends pas cette télé, alors que mes parents sont réveillés. Oh, je sens qu’on va passer une mauvaise journée !
- Ijkal ! Ijkal, appelaient ses deux parents en même temps !
- Quoi ? Qu’est-ce je j’ai fait encore, demanda-t-il ?
Lorsqu’il arriva dans la salle, Ijkal vit tout de suite que la télé était absente ! Quel bonheur ! Quel calme, si ce n’était ses parents qui continuaient d’hurler à ses côtés !
- Qu’as-tu fait de la télé, lui demanda sa mère ?
- La télé ?
- Oui, la télé ? Qu’as-tu fait de la télé ?
Sa mère lui donna une gifle ! Son père arrêta la deuxième qui était très proche.
- Attends, dit-il à sa femme ! Je vais lui parler !
Il se tourna vers Ijkal, et dit :
- Écoute, mon fils ! La télé a disparu ! Une télé, ça ne disparaît pas comme ça !
- Ce n’est pas moi, répondit Ijkal !
- C’est bon, je te crois, lui dit son père !
- Et ce livre, demanda sa mère ?
Elle prit le livre sur le meuble où devait être la télé.
- Ce n’est pas signé, ça ! C’est bien le livre que tu as ramené hier ? Le croque-télé ? Ca veut bien dire ce que ça veut dire, ça ? D’ailleurs il n’y a que toi qui lis dans cette maison !
- Je n’y peux rien ! Je n’y suis pour rien !
Son père, pour détourner l’attention de sa femme, alluma la radio.
- Cette bonne vieille radio, dit-il ! Ça faisait longtemps qu’elle n’avait pas servi ! Tiens, les piles fonctionnent encore. Écoutez !
- … personne n’explique ce phénomène étrange. De nombreux appels téléphoniques nous confirment l’étrangeté de la situation.
La mère d’Ijkal regarda la radio, comme pour mieux l'écouter.
-…Ainsi, d’après nos sources, plus d’un million de télé ont disparu. À leur place ont été retrouvés des livres… ou plutôt un livre ! Ce livre étonnant a pour titre : Le croque-télé ! Et, encore plus étonnant, chers auditeurs qui êtes de plus en plus nombreux à nous écouter et à témoigner… encore plus étonnant, disais-je, ce livre ne raconte rien. Ce livre est vide. Il ne contient aucun caractère d’imprimerie. Cent vingt pages blanches…
- Cent vingt-deux, rectifia Ijkal !
- Chut, lui dit sa mère !
La radio poursuivait son flash spécial :
-… De plus en plus de télé sont portées disparues ! Personne ne s’explique le phénomène ! Déjà plusieurs théories sont avancées. Toutes aussi farfelues les unes que les autres…
- Dis, maman, on va vivre sans télé, demanda Ijakl ?
Sa mère le regarda stupéfaite !
- Nous n’avons pas le choix, lui répondit son père.
C’est à ce moment là que la mère d’Ijkal le secoua doucement sur son lit afin de le réveiller.
- Tu t’es endormi sur ton livre, lui dit-elle ! Allez, viens manger avec nous ! Nous avons décidé avec papa de ne plus regarder la télé pendant ton mois de punition. On lira ton fameux livre ensemble. Comment s’appelle-t-il déjà ?
- Tu sais bien qu’il n’y a rien à lire dans ce livre, répondit Ijkal !
- Hé bien, puisque les pages sont blanches, on les remplira tous les trois ! On sait écrire, non ?
- Quel livre étrange, ajouta Ijkal !
- On ne se rend pas compte à quel point un livre peut vous changer la vie, dit sa mère !
- La vie est parfois plus bizarre que les rêves !
- Comment s’appelle-t-il, ce livre, redemanda sa mère ?
Le sourire aux lèvres, Ijkal répondit :
- Le croque-télé, maman !

