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Le dogme

Un texte de Wikipen.

- Comment en est-on arrivé là ?
> L'Occident a connu un « anti mai 68 » d'une violence inouïe, mais diffuse. Et la technologie est venue appuyer le retour aux valeurs dites « morales ».
- À quel moment a-t-on disposé de la technologie nécessaire ?
> Tous les éléments étaient déjà présents à la fin du XXème siècle. Il suffisait de les agencer dans le bon ordre et que le moteur sociologique adéquat commence à tourner.
- Où est-ce apparu en premier ?
> Aux États-Unis d'Amérique. Les conservateurs étaient revenus au pouvoir vingt ans auparavant. Parallèlement, la « pervasive networks generation », la génération qui n'a jamais vécu sans l'omniprésence des réseaux, ceux qui sont nés après 2010, arrivaient à l'âge où l'on divorce pour la deuxième fois. Et en 2057, un évangéliste du Wisconsin eu l'idée de l'EL, l'« Entangled Life ». Une traduction approximative pourrait être la vie intriquée ou l'intrication vitale. Avec l'aide d'une société financée par son Église, il le construisit et l'implanta sur un premier couple candidat.
- Dans sa première version, à quoi ressemblait-il ?
> L'EL, contient trois modules, le capteur, le transpondeur et l'actionneur. L'ensemble pesait à l'origine 80 grammes. Il était implanté juste en dessous de l'hypothalamus. Même si le dispositif s'est allégé, le principe est toujours le même : le capteur surveille les paramètres vitaux, et commande le transpondeur. Ce dernier transmet l'information à son transpondeur pair. Si le capteur détecte la mort cérébrale, l'ordre est transmis au transpondeur pair de fermer le circuit létal apparié : la mort de l'un entraîne d'une manière irrévocable la mort de l'autre, moins de 3 secondes plus tard. Dès sa première version, l'actionneur était composé d'un ensemble d'électrodes et le transpondeur se basait sur les réseaux de téléphonie mobile.
- Mais pourtant, les chrétiens proscrivent le suicide. Comment cela a-t-il pu se développer ?
> Quelque argutie jésuitique a permis de contourner cette difficulté : il ne s'agit pas à proprement parler de suicide. Le couple qui choisit de l'adopter signe au contraire pour « la vie éternelle en commun », sans appuyer sur aucune gâchette. Le moment de la mort est « choisi par Dieu ». Nul ne connaîtra la vie sans l'autre. Je reprends leur phraséologie, inutile de te dire que je n'adhère ni à ces thèses, ni à cette exaltation délirante et morbide de la fidélité. Certains détracteurs parlaient de « fidélisme ».
- Je me souviens d'Aristophane, qui évoquait le désir des amants de n'être plus qu'un, de se fondre.
> Eh bien c'est précisément cela. Les techno sciences ont exaucé ce vœu.
- Mais pourquoi le phénomène s'est-il développé dans la sphère chrétienne fondamentaliste ?
> Après 2060, être en couple sans signer pour l'EL, c'était en quelque sorte signifier qu'on tenait plus à soi qu'à l'autre. L'émergence conjointe de ce que j'appellerais philarchie et mysophie ont permis le succès de l'EL. Mais d'autres systèmes plus subtils ont vu le jour.
- Lesquels ?
> Par exemple la dépendance unilatérale. Elle a d'abord été appliquée à la cellule familiale : des parents s'indexaient sur leur enfant unique, sur un frère ou une sœur quand il n'y avait pas d'enfant. On a ainsi vu des familles entières décimées en cascade à cause du décès d'un enfant en bas âge. L'enfant mourait, puis ses parents, puis le frère de la mère, puis, les parents du père (enfant unique), puis l'oncle. En janvier 2065, par un effet domino, 143 personnes sont mortes à la suite du décès d'un nourrisson, en l'espace de moins de 20 secondes. Après cet événement, l'établissement d'un graphe de dépendance fut obligatoire avant signature d'un contrat EL. Mais cela pose quelques problèmes. Il y a eu des dérives qui sont aujourd'hui difficilement contrôlables.
- C'est-à-dire ?
> Le droit de signer pour une EL unilatérale est devenu légal sans qu'aucune instance démocratique ne soit consultée.
- Ça date de cette époque les « Entangled Fan Clubs » ?
> Oui, c'est à ce moment-là que les premiers EFC sont apparus. Des personnes garantissant être indexées au degré 1 ou 2 sur une personnalité offraient leur identifiant moyennant finance. Ainsi, un rapport confidentiel estimait qu'en l'an 2067, environ 10 000 personnes étaient indexées directement ou indirectement (cela pouvait aller jusqu'au degré 4 volontaire) sur Elisa Jones.
- Son nom me dit quelque chose, c'était qui ?
> Une actrice américaine. Elle n'avait pas vingt ans quand ce rapport a été rédigé. On a même vu quelques fous qui se sont mis à utiliser le système comme une roulette russe, s'indexant sur une centaine de personnes pendant plus d'un mois pour faire monter les enchères. Dans certains milieux, il est de bon ton d'annoncer le nombre de personnes qui sont indexées sur vous, comme une sorte d'indice de votre puissance affective. Vous pouvez aisément imaginer comment sont considérés ceux qui sont à zéro, les parias de l'affection.
- Personne ne s'est élevé pour réclamer l'interdiction de l'indexation indirecte ?
> Si, mais les défenseurs du système arguaient du fait que le contrat est violé si la chaîne est rompue. De plus des enjeux financiers considérables sont en jeu. D'un autre côté, certaines compagnies d'assurance refusent d'assurer des familles riches. En effet, les prises d'otages d'enfant prennent une tournure démentielle. Elles menacent directement la vie de toute une famille. La possibilité de nuisance est alors étendue, et ce qu'on appelle la « surface affective » est décuplée. Assurer la sécurité dans de telles conditions devient extrêmement ardu. Un acte de terrorisme de masse peut consister à menacer un individu soigneusement choisi.
- Mais les services secrets n'ont-ils pas la possibilité, dans ce type de situation extrême, de « découpler » certains individus ?
> Non, ce serait justement rentrer en contradiction avec ce pour quoi ils ont signé. Ils ont exactement exprimé en signant, la volonté de ne pas survivre à la mort d'un proche désigné par eux.
- Mais pourquoi le Congrès n'est-il pas parvenu à faire interdire l'EL, qui finalement est un talon d'Achille ?
> Les lobbies religieux et industriels dominent la Nation. À la suite d'une ère de conquêtes, les « Nouvelles Frontières », l'inanité de telles entreprises de dépassement apparut évidente. Il s'en est suivi une phase de repliement morbide, contemporain du déclin de l'empire. Cela a commencé par une volonté effrénée de communiquer, de plus en plus de données, sans discontinuer. En somme, une communication fusionnelle, qui préfigurait de ce que serait l'EL, une killer application, mais au sens propre. Lorsque vous signez, c'est pour l'éternité. Un défi à la finitude de votre vie. La dernière des douleurs, nul ne peut pas la calmer. In fine, la médecine est parvenue à intégrer les soins palliatifs, mais elle s'est avérée impuissante à calmer la douleur morale, et en particulier la souffrance suscitée par la perte d'un proche. C'est le fameux « mur médical » dont on a tant parlé. La fin de l'Histoire appliquée au progrès médical. On a pu émuler de manière très convaincante le cerveau, mais on n'a jamais pu pénétrer un cerveau, irréductible « boîte noire », comme si cette dernière pièce resterait à jamais fermée à double tour de l'intérieur. Toute approche autre que phénoménologique s'y est heurtée. La seule réponse technique et radicale fut celle-ci. La rencontre improbable de deux extrémismes a priori antinomiques : le matérialisme dur et le fondamentalisme religieux. On en est donc arrivé à la dissolution du moi. La fin de la course à l'individualisme. Sa résolution par l'intrication vitale. Ce fut à mes yeux une forme d'implosion du modèle occidental.
- Et maintenant ?
> Je prévois à l'avenir, que la mort pourra être indexée sur des événements de plus en plus anodins. Non plus la mort d'un être cher, mais pourquoi pas un événement quelconque. Une variation du Dow Jones, par exemple. Vous savez, insensiblement, on s'est mis à considérer les humains libres comme des pourceaux. Des jouisseurs cupides, dénués d'affect. Mais à mes yeux, ce sont eux, les révolutionnaires. Ceux qui n'ont pas signé et qui ne signeront jamais. Ni en bilatéral, ni en unilatéral.
- Et donc vous êtes un affranchi ?
> Oui. Quand j'avais 21 ans, j'ai signé pour l'EL avec votre mère. Notre vie en commun a tourné au cauchemar. Notre amour était tel que nous avions signé pour l'XEL (eXtended EL) : si elle meurt, je meurs, si un chirurgien touche le système, je meurs, si je cherche à m'isoler du réseau plus de 3 minutes, le transpondeur le détecte, et je meurs. Je me suis également engagé à ne jamais connaître une autre femme.
- Comment est-ce possible ?
> Avec un capteur bien implanté, il est aussi facile de détecter un orgasme que la mort cérébrale. Il suffit alors de coupler le système avec mon localiseur. Et elle est dans la même situation.
- Mais bien que vous vous détestiez, ne pourriez-vous pas vous entendre pour un désengagement ?
> Aucun divorce n'est possible. Le protocole épouse le dogme clérical.