Le grand registre
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Le Grand Registre est celui où tout est écrit.
Tout est recensé, tout ce qui existe, tout ce qui est déjà arrivé, tout ce qui arrivera ensuite.
Il a des millions de pages et il est écrit dans toutes les langues. Borges est son prophète.
Pour le consulter il faut faire une demande auprès du Bureau du Grand Registre et attendre un temps qui varie entre une heure et quelques milliers de siècles.
Certains ont cherché l'entrée de service.
Ils voulaient lire par eux-mêmes et immédiatement les grandes fiches fraîches à venir ; ou bien modifier les grandes fiches cornées du passé.
Mais aucun accès n'est possible.
Je crois que c'est écrit dans le Grand Registre. Je ne suis plus sûr. Je vais leur demander de vérifier.
D'autres spéculent sur son évolution. Et s'interrogent de plus belle sur son auteur.
Lui avec un grand D ? Lui avec un grand A ? Eux et leurs pouvoirs ?
Et de se bagarrer, de s'entre-tuer. Mais c'était écrit, paraît-il ; alors que faire ? S'abandonner ?
Ou bien... se révolter, et détruire le Grand Registre ? Mais ce n'est pas possible, voyons : comment détruire quelque chose qui n'est que virtuel ?
Le Grand Registre est une oeuvre à double tranchant qui englobe tout ce qui a existé, tout ce qui existe, tout ce qui existera, et même ce qui n'a pas existé, n'existe pas, et n'existera pas.
Ce monument extralittéraire total, classique et gris à la fois, n'a pas besoin d'être écrit pour être.
Tous les exemplaires physiques existants peuvent être détruits, il n'a pas besoin de matérialité.
Si toutes les consciences qui ont été en contact avec le Grand Registre sont détruites, il n'aura pas à survivre puisqu'il existait avant que le monde soit monde.
L'existence ou la non-existence de la moindre particule d'espace-temps implique l'existence de son essence.
Rien ne peut le détruire en réalité.
Il n'est pas ce que certain appellent Dieu, il est lui-même et cela suffit.
Il vibre en chacun de nous, en chacun de non-nous. Il est même ce qu'il n'est pas.
Rien ne peut le détruire puisque rien ne peut le créer.
Il naît, cependant il ne naît pas. Il n'est qu'une histoire, et pourtant il est le monde.
Il n'est que le monde, et pourtant il est l'univers. Il est l'univers, et pourtant il est son contraire.
Il est et il n'est pas. Le Grand Registre est le grand Œuvre total.
Alors on fait la seule chose possible : on continue. Après tout, ce n'est pas la fin du monde.

