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Le marchand de sable est passé

Un texte de Wikipen.

Non et non ! Ça ne pouvait plus durer ainsi ! Comment lui, Narcisse Parigeot, pouvait-il continuer à accepter cela ?

Qu’on lui fiche la paix ! C’est tout ce qu’il demandait.

Mais la « Bonne Société » en avait décidé autrement. Voir ce clochard souvent aviné, traîner dans les rues en gesticulant et engueulant le bourgeois, ça, ce n’était pas acceptable.

Alors, il s’était retrouvé là; « maison de repos les ajoncs d’or » que ça s’appelait. Joli nom pour ne pas dire « asile ». Oui, c’est ça, on l’avait mis à l’asile ! Mais pour qui le prenait-on !

Oh ! Certes, l’endroit était agréable avec ses bâtiments bien blancs dans ce grand parc aux arbres majestueux. Mais enfin, qu’avait-il à voir avec tous ces compagnons avec lesquels il ne se liait guère ? Tous ces hommes et ces femmes prématurément vieillis et au regard étrange qui semblaient attendre avec résignation que s’achève de se dérouler le fil de leur vie.

Non, vraiment, il fallait que cela cesse !

Alors ce matin de printemps, il avait décidé de partir, ou plutôt de s’échapper.

Il savait qu’à quelques kilomètres de là l’océan lui ouvrait ses bras.

Homme libre toujours tu chériras la mer ! Ce poème de Baudelaire appris sur les bancs de l’école lui revenait à l’esprit. Oui, c’est bien vers cela qu’il partait d’un pas déterminé : la Liberté !

Quelques heures plus tard, il arrivait sur une plage, là où la Loire se marie à l’océan par un large estuaire.

La mer était basse. Des rochers couverts d’algues émergeaient ça et là. De bonnes odeurs iodées chatouillaient ses narines. À son apparition, quelques mouettes s’étaient envolées et tournoyaient au-dessus de sa tête en poussant des cris joyeux. Ah ! Enfin il revivait !

Et c’est là qu’il vit cette grotte au pied de la falaise — où s’accrochaient chênes verts et genêts dorés.

Il s’approcha. La grotte était large et profonde, le sol bien plat. C’était décidé, c’est là qu’il s’établirait. Un « sam’suffit » avec vue imprenable sur la mer.

Il ne fallut que quelques jours à Narcisse Parigeot pour aménager son étonnante demeure. Un vieux sommier, un four à bois, divers ustensiles récupérés dans les lieux de décharge où, selon son expression, « on jetait gras », et il s’était constitué un mobilier de bric et de broc, mais qui donnait à son antre un air de sympathique capharnaüm.

Là, face à la mer, il se prenait enfin à être heureux. Mais, pouvait-on parler de bonheur après tout ce qu’il avait vécu ?

L’avant-guerre ... les années heureuses, ouvrier chaudronnier aux Chantiers Navals de Penhoët de Saint-Nazaire, il se souvenait avec fierté du départ, en 1935, du « plus beau paquebot du monde » : le NORMANDIE !

L’année suivante, c’était le grand coup de gueule de la classe ouvrière. C’était aussi son mariage avec Noémie. Et comme les luttes avaient permis d’obtenir les quinze jours de congés payés, l’occasion avait été belle de prendre les sacs à dos, d’enfourcher les bicyclettes et de partir en voyage de noces à 80 kilomètres de là, dans la presqu’île de Rhuys où Noémie avait de la famille.

Et puisqu’il était dit que ce serait l’année des grands bouleversements, Noémie se retrouvait enceinte et donnait naissance quelques mois plus tard au petit Jacques.

Narcisse et Noémie étaient au paradis !

Il avait quand même fallu affronter les copains de boulot, qui le brocardaient gentiment en dressant un parallèle audacieux entre la mise en chantier puis le lancement du « Normandie », et la conception et la naissance de Jacques. Mais pour Narcisse, c’était quand même bien autre chose : un immense orgueil et un immense amour dans lequel ils se fondaient tous les trois.

Oh ! Bien sûr, Noémie n’avait pas été très contente, quand il était rentré un soir avec « les souliers à bascule ». C’est qu’il avait bien été obligé de célébrer l’événement, avec les copains, après le boulot, dans les cafés de Penhoët.

Mais, maintenant, c’était bien fini, Narcisse apprenait son métier de père et rêvait d’offrir un avenir radieux à son fils. C’est sûr, il serait ingénieur aux Chantiers ! ...

Et puis, 1939, tout avait basculé. La déclaration de guerre, la mobilisation... puis l’amertume de la défaite. Plus chanceux que la plupart des soldats, restés prisonniers en Allemagne, Narcisse avait pu regagner Saint-Nazaire et reprendre son travail aux Chantiers Navals. Mais rien n’était plus comme avant. Les amis de son âge n’étaient plus là et c’était l’uniforme vert-de-gris qui dirigeait les Chantiers dont la production servait surtout à enrichir la machine de guerre nazie.

Mais le pire était encore à venir. Cette nuit du 14 au 15 avril 1943, à nouveau les sirènes avaient hurlé, une attaque aérienne allait avoir lieu sur Saint-Nazaire.

Narcisse en avait assez de ces alertes répétées. Il fallait réveiller le petit Jacques et descendre aux abris avec Noémie. Non ! Cette fois, ils resteraient ensemble. Leur petite maison de la rue de la Dermurerie lui semblait un havre qui le protégeait du malheur.

Hélas non ! Cette nuit-là, il n’y avait pas de bonne étoile dans le ciel, mais des avions vrombissant qui larguaient leurs chapelets de bombes dans une apocalypse de tonnerre, d’éclairs et de feu.

Blottis tous les trois, trop terrorisés pour pleurer ou crier, ils priaient ...

Et puis soudain un sifflement strident, suivi aussitôt d’un bruit énorme. Les murs vacillants, le plafond qui s’écroule. La poussière de plâtre et de gravats qui étouffe... Vite, sortir. Mais trop tard, tout chancelle, tout bascule. Le toit de la maison s’abat sur eux comme le couvercle d’un cercueil...

C’est fini... pauvre Narcisse !... Sait-il s’il est mort ou vif ?... Tout se bouscule dans sa tête. Jacques... Noémie... Où sont-ils ? Mais non, c'est un cauchemar.

La douleur de son corps, ce sang et cette poussière plein la bouche, le ramènent à la réalité.

Le bruit des avions, l’éclat des bombes, le crépitement des défenses antiaériennes... tout cesse. Autour de lui, un calme angoissant s’établit peu à peu, déchiré parfois par la chute de gravats.

Puis il perçoit de faibles gémissements... « Jacques ? Noé-mie ? »... Mais seules des plaintes inaudibles lui répondent. Il croit entendre sangloter le petit. « Jacques, mon enfant ! Noémie ! Tenez bon, on va venir nous chercher ! »

Mais les heures avaient passé, les gémissements s’étaient éteints. Narcisse avait compris, tout était dit. Lui aussi maintenant ne demandait plus qu’à mourir. Sans Noémie, sans Jacques, sa vie était finie.

Le destin ne lui accorderait même pas cette délivrance.

Plus de deux jours s’étaient écoulés depuis le bombardement. Malgré la faim, la soif, malgré ses blessures qui le faisaient délirer, il avait survécu.

Les secours avaient déblayé la maison sans espoir d’y trouver âme qui vive. Et pourtant là, sous ces décombres, le râle d’un homme leur était parvenu. Hébété, blessé, meurtri... vivant.

On ne renaît pas d’une telle épreuve. La vie de Narcisse Parigeot n’avait été qu’une succession de souffrances. Sans travail, sans logis - foyers d’accueil ou hôpitaux - et au bout du chemin, cette grotte au flanc de la falaise, son ermitage où il connaîtrait peut-être une paisible solitude.

Peu à peu il avait organisé sa vie. Une ou deux fois par semaine, il parcourait la côte pour récupérer le bois rejeté par la mer, lui permettant ainsi de se chauffer.

Et puis il y avait toujours quelque chose à faire pour améliorer son confort. Ainsi, il s’était bricolé une sorte de cheminée faite de tuyaux de poêle hétéroclites qui évitait à sa grotte d’être trop enfumée.

Narcisse avait fini par se trouver une certaine utilité sociale en nettoyant la plage des papiers et autres déchets qui y traînaient. En échange, les autorités municipales lui donnaient volontiers un sac de charbon ou un colis alimentaire pour améliorer son ordinaire. Il était devenu une sorte de curiosité touristique. On allait voir la grotte du « Père Parigeot » comme d’autres vont visiter le palais du Facteur Cheval.

Le jeudi était un jour de grande animation autour de la grotte. Les enfants qui avaient congé ce jour-là venaient le voir et s’amuser avec lui. Encore que certains garnements le faisaient entrer dans des fureurs terribles, comme ce jeu stupide qui consistait à l’appeler du haut de la falaise et à lui pisser sur la tête quand il sortait.

Ainsi passait le temps…

Mais, peu à peu, la bienveillante curiosité qu’il avait suscitée s’était estompée. Une certaine gêne à son égard, puis l’indifférence... Dans ces années d’après-guerre, où la France refleurissait, la misère de cet homme paraissait anachronique dans l’insouciance de l’époque.

Le monde changeait. Narcisse vieillissait. Quand il arpentait la plage, son pas était plus lent, sa silhouette plus voûtée.

Tout s’accélérait. Dans l’estuaire, il voyait défiler la noria des tankers, ces énormes navires qui allaient décharger leurs soutes de pétrole à la raffinerie de Donges.

Pour satisfaire à ce gigantisme, il avait fallu creuser le chenal, construire de nouveaux quais, bétonner les berges. Insidieusement, la nature se vengeait. Les courants du fleuve contrariés, repoussaient le sable sur la plage. Des rochers où Narcisse avait l’habitude de pêcher les moules et les berniques commençaient à être recouverts. Les jours de tempête, le sable poussé par le vent montait à l’assaut de la falaise.

Pour Narcisse, c’était devenu un combat incessant de déblayer le sable qui s’accumulait à l’entrée de sa grotte. Il y avait bien longtemps qu’il ne pouvait plus espérer l’aide de quiconque. « Quand on veut vivre en dehors de la société, on assume. » disaient les bonnes âmes.

Et ce sable qui continuait à tourbillonner...

Au début, il le repoussait avec son vieux balai de genêts. Et puis il avait dû prendre la pelle. Une petite dune s’était formée devant sa grotte. Il fallait la franchir pour entrer, et ce n’était pas sans glissades, sans chutes. Son corps était las, si las...

Avec l’automne, la plage s’était vidée. Des quelques estivants curieux qui venaient encore le voir, il n’y avait plus personne. Rien, le ciel gris, la mer qui grondait et le sable qui volait, volait...

Le film de sa pauvre vie défilait devant ses yeux usés : son enfance, les Chantiers, Noémie, Jacques... Ah ! Il faudrait bien qu’il les retrouve, il devait bien il y avoir un au-delà, nom de Dieu !

Puis il y eut cette grande tempête qui dura plusieurs jours. Il vit le mur de sable s’élever devant l’entrée de sa grotte. Non, il ne lutterait plus, à quoi bon ?

Le troisième jour, il ne restait qu’une petite ouverture par où entrait une faible lumière grisâtre. Il s’était allongé sur son grabat, il ne s’alimentait plus. Il avait survécu à la claustration sous les décombres de sa maison, mais aujourd’hui il n’y aurait pas de miracle. Il n’en voulait pas. Il était arrivé à la fin de sa misérable vie. Un froid glacial et apaisant l’envahissait. Était-il midi ? Était-il minuit ? Ce n’était plus Baudelaire, mais le dernier vers de Victor Hugo qu’il se récitait : C’est ici le combat du jour et de la nuit. Et bien sûr la nuit triomphait. Les ténèbres étaient définitivement tombées. Plus un souffle de vent. Plus un souffle de vie. Dors, Narcisse, le marchand de sable est passé.

Si quelqu’un s’était trouvé à ce moment-là devant la grotte, il aurait vu une petite lueur, sorte de feu-follet, courir le long de la falaise, monter tout droit vers le ciel et prendre place parmi les étoiles.

Personne ne s’aperçut de la disparition de Narcisse Parigeot. La rumeur disait qu’on l’avait vu rassembler ses affaires et partir le long des plages. Après tout, qu’il aille se faire pendre ailleurs ! Ici, c’était un lieu touristique, une plage des familles, bien fréquentée, propre. On n’avait pas besoin de crasseux de son espèce, ça n’amusait plus personne !

Et puis cette nouvelle dune où commencent à pousser ces herbes des sables, les oyats. C’est joli non, vous ne trouvez pas ? Le sable est chaud vers cette fichue grotte. C’est le coin des amoureux, c’est là qu’ils s’allongent au soleil, cachés au milieu de cette nouvelle végétation.

Mais il y a quand même un phénomène bien étrange... Dans ce sable presque aride, tous les printemps, fleurissent des narcisses.