Le musicien multiforme
Un texte de Wikipen.
Non, mais c'est que... Plouf ! Je suis tombée au fond de l'étang et j'ai bien failli y rester. Il faut dire qu'il y avait là-dessous tant de mésanges et de promesses, tant d'échancrures et de pastels, qu'il était tant temps de prolonger ma chute. Mais déjà le vinaigre balsamique faisait son effet : donnant un coup de pied sauvage au sol criblé de dettes, je suis remontée comme une flèche à la surface virtuelle des eaux. Celui qui m'attendait là, c'était le musicien multiforme, qui regarde chaque matin dans le Dictionnaire Khazar quel visage il va porter ce jour-là, et accessoirement de quel instrument il va jouer. Quand je l'ai rencontré, c'était une flûte réversible doublée d'érable moucheté. Mais avant de m'embrasser, il avait soufflé les chants d'elle...
- Ce musicien multiforme est un enchanteur. Il est si léger ! Mais ce n’est pas à moi de le dire, ni de l’écrire, alors faites comme si de rien. J’avance malgré moi vers les délicats sillages de Renée Vivien. Pas d’homme-orchestre dans cette direction ! Que de la musique libre et princière. Je voile la terre avec mon mouchoir et je m’assieds le sourire aux lèvres délicieuses et allègres. Je suis l’évolution de la chorale à vapeur et j’oublie mes terribles savoirs. En cet instant peu m’importe la justice et les œufs brouillés. La campagne se gausse des courbes économiques. Mes mensonges vieillissent et trépassent, mes comédies cessent alors qu’elles auraient encore pu jouer à guichet fermé, mes larmes sont sincères et enjouées, et mes ombres stellaires s’amenuisent sous le lever du soleil. Tous les esclaves spirituels sont, ici et maintenant, affranchis ! Les mélodies courent du début du vers jusqu’à la rime alexandrine, les harmonies en prennent à leur aise, les eaux coulent sous les ponts, et moi, je garde ma place au soleil.
Soleil et pluie peuvent être convoqués à volonté au tribunal de l'Inquisition : il n'en résultera qu'un non-lieu déverrouillé. Levée d'écrou assurée. Dans les vignes aux grappes bleues, les vendangeurs chantent en choeur les louanges de Madonna. Mais ils redoutent quelque peu le sourire sardonique des singes bleus de Santorin. Ils se précipitent sous l'averse pour recevoir des mains de la Dame aux Papillons les emblèmes fanés de leurs déprédations. Pendant ce temps, je martelle indéfiniment, de mon petit maillet à mots, les rimes absconses qui font ma joie. Une machine rétroactive me permet d'y intégrer les musiques qui en feront des brochettes d'ortolans des plus délectables. J'invite aussi à ma table les musiciens qui ont abandonné leur boeuf pour un curry d'agneau et nous devisons joyeusement. Je retiens de mon lasso les archéologues qui se sont penchés dangereusement au bord du ravin et je les charge d'ourler les nappes brodées destinées au banquet de réconciliation des deux mondes.
- Ça se passe comment ? Ça se passe de commentaire ! Mais il faut que j’assume avant qu’on ne m’assomme. Et pourtant je passe en revue le banquet des deux mondes qui souffre encore comme le dessin d’un soleil qui tomberait au bas de la feuille dès la levée du crayon. Il reste un fond de l’anti-blonde à réchauffer. Et du riz volant dans la passoire à amis. L’absence des gens du peuple aux paroles menaçantes est remarquable. Les chardons ardents s’éteindraient-ils ? Personne pour crier à hue et à dia ! La foule s’en lave les mains sous prétexte qu’elle préfère écraser les légumes avec le presse-pureté. Des paniers de pierre ont été bousculés et vidés plus bas que terre. Je n’arrive plus à savoir qui est l’esclave de qui !... Ni si cela est si important que ça de faire des révolutions, même psychologiques et non-violentes, pour se retrouver en haut plutôt qu’en bas et attendre la prochaine rotation circonvolutionnaire. Des discours sont mal juchés en l’air. Et pourtant je ne peux m’en aller ! Il y a tant à faire, à refaire, à mieux faire, à défaire, à surfaire. Et puis il me reste une cave pleine de boiteux, de mendiants, de bavards, de diserts à visiter. J’ai encore tant à apprendre… et pourtant il faut que j’agisse avant de tout savoir sur tout. C’est délicat, il faut trancher dans le vif de la vie. Spectateur était un rôle plus abordable. Et voilà mon âme qui déborde…

