Les instants passés
Un texte de Wikipen.
Les instants passés ressurgissent en moi, ils déferlent à contre-courant tel un mascaret, ils me submergent tel un raz-de-marée.
Les instants passés à lire des ouvrages passionnants, excitants, tristes, drôles et que sais-je encore, dans tous les cas des histoires que je ne saurais oublier.
Les instants passés à regarder la télé, je m'en serais bien passé ; avec le recul je me dis : « que de temps perdu, j’aurai gagné à m'en priver. »
Les instants passés assis dans le sable à contempler l'œuvre éphémère d'une journée en attendant patiemment que la marée montante vienne l'engloutir. Que d’émotions lorsque les premiers filets d'eau s'infiltrent et peu à peu emplissent les douves. En quelques minutes toute la beauté - que seul l'enfant sait déceler - du château de silice est révélée, le soleil couchant vient caresser l’architecture évanescente et porte une ombre oblongue sur la plage qui vient lécher mes pieds. Il est temps de rentrer à la maison mais avant il faut attendre la fin qui donne tout son sens à ce plaisir enfantin : l'océan qui détruit brutalement l'édifice après un efficace et inéluctable travail de sappe. Vivement demain pour recommencer !
Les instants passés au bord de la rivière à construire des petits moulins en bois, à chasser les têtards lorsque je ne les confondais pas avec les larves de moustiques, à suivre en courant, au fil de l'eau, les petites embarcations fabriquées avec des pôts de yaourt sur lesquels j'accrochais un cure-dent et une feuille d'acacia respectivement pour le mât et la voilure.
Les instant passés à la ferme dans la Drôme à chasser, observer et aider une foule d'animaux tous aussi attirants pour l’enfant que j'étais il n'y a pas si longtemps…
Les instants passés à la montagne dans un petit chalet savoyard charmant avec Edelweiss le gros Saint-Bernard blanc, je ne pourrai plus jamais renouveler mes chevauchées sur son dos doux et cambré au travers des étendues enneigées immaculées…
Les instants passés en compagnie des êtres avec qui des liens se sont tissés.
Les instants passés en compagnie des êtres aujourd'hui disparus ou que j'ai perdus de vue.
Les instants passés à embrasser, à me masturber, à faire l'amour, à caresser et en bref à aimer.
Les instants passés dans mon premier appartement lorsque j'étais étudiant, des heures pendant lesquelles j'étais drogué, des journées entières à m'amuser, des semaines de vacances mouvementées, des mois de jouissance illimitée et des années de fausse liberté.
Les instants passés au volant, seul dans ma voiture à sillonner les régions de France en écoutant ma musique préférée.
Et puis tout le reste, les instants passés à manger, à rêver, à penser, à rien…
De ces instants passés il me reste, en dégradé, l'éternel souvenir.

