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Les points sur les i
Un texte de Wikipen.
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Scène un, Sylvain, Monsieur Brochant
- Sylvain est à table, en train de déjeuner. Monsieur Brochant est ligoté sur une chaise. Il reprend ses esprits.
- Monsieur Brochant, hagard
- Qu’est-ce qui se passe ?...
- Sylvain, sympathique et bon enfant
- Ah, ça y est, vous êtes réveillé ? Alors, comment allez-vous, Monsieur Brochant ? J’espère que les méthodes de mon collègue ne vous ont pas trop bousculé... On ne savait plus comment s’y prendre.
- Monsieur Brochant
- Qu’est-ce que je fais là ?
- Sylvain
- Vous êtes chez Franck. Il a quelque chose à vous dire mais il est allé faire une course, là. Vous voulez manger quelque chose ?
- Monsieur Brochant
- Donnez-moi de l’eau.... je vous en supplie...
- Sylvain
- Bien sûr ! (Sylvain lui fait boire un verre d’eau.) Voiaaaaaalà. Ça va mieux ?
- Monsieur Brochant
- Pourquoi vous m’avez attaché ?
- Sylvain
- C’est pas moi, c’est Franck. Il m’a dit de vous surveiller.
- Monsieur Brochant, angoissé
- Qu’est-ce que vous allez faire de moi ?...
- Sylvain
- Ne vous inquiétez pas. Tout dépend de vous.
- Monsieur Brochant, même jeu
- Qu’est-ce que je dois faire ?
- Sylvain
- Reposez-vous. Tout va bien se passer. Il suffit de vous montrer raisonnable. Vous voulez manger quelque chose ?
- Monsieur Brochant, se débattant rageusement
- Ça suffit ! Détachez-moi ! Vous êtes des fous dangereux !
- Sylvain
- Oh là là ! Ne dites pas à Franck qu'il est fou, surtout ! Vous allez le mettre en colère !
- Monsieur Brochant
- C’est qui, ce Franck ?
- Sylvain
- Vous l'avez reçu mercredi. Il paraît que vous n’avez pas été raisonnable. Alors on a installé un piège dans votre bureau et on vous a assomé et emmené ici. Ça vous revient ?
- Monsieur Brochant, se faisant une raison
- Qu’est-ce que vous voulez ?
- Sylvain
- C’est mon collègue qui va s’occuper de vous. Il a dit qu’il en aurait pour dix minutes. Il ne va pas tarder, je pense. Vous voulez manger quelque chose ?
- Monsieur Brochant
- Non, merci.
- Long silence. On entend le tic-tac de l’horloge. Soudain, Franck entre en trombe. Il a l’air en grande forme.
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Scène 2, les mêmes, plus Franck
- Franck
- Tu l’as réveillé ?
- Sylvain
- Il s’est réveillé tout seul. Mais il n’a rien mangé. Il m’a l’air inquiet...
- Franck
- Ouais, il est à point, quoi. (Brandissant un petit sachet blanc.) T’en veux ?
- Sylvain
- Non, toujours pas.
- Franck
- Je te l’offre. Gratos ! Allez, Sylvain, fais un effort pour une fois !
- Sylvain
- Je préfère m’en tenir au sucre en poudre et au yaourt bulgare.
- Franck
- Super-drôle. Bon, allez, regarde, je t’en mets juste une pincée sur la table...
- Sylvain
- Mets-en une pincée sur la table si ça te chante. Moi, c’est pas mon genre, je te l’ai déjà dit. Toi, par contre, tu devrais arrêter. Tu vas avoir des pépins de santé.
- Franck
- Poule mouillée.
- Sylvain
- Ah.
- Franck
- Quoi, « ah » ?
- Sylvain
- Non, mais si tu veux jouer avec ta santé, c’est ton problème.
- Franck
- Oh-oh ! Il va s’occuper de ses affaires, le Sylvain, OK ?
- Sylvain
- Je te rappelle que c’est moi qui ai fourni le filet et le dispositif électronique.
- Franck
- T’as raison. Excuse-moi.
- Franck lui donne une tape amicale dans le dos, étend une partie du contenu du petit paquet blanc et le sniffe avec une paille. Puis il s’étend sur le canapé.
- Franck
- Trop bon, trop bon, ah, c’est de la bonne, trop trop bon, ah ouais, trop bon, fff, trop bon, ah ouais...
- Sylvain
- N’en mets pas partout.
- Franck
- T’as raison.
- Il ferme le paquet, se lève, souffle un grand coup, se secoue comme un sportif et observe Monsieur Brochant d’un œil noir pendant une minute, immobile. On entend le tic-tac de l’horloge. Soudain, il se jette sur Monsieur Brochant et hurle à deux centimètres de son visage.
- Franck
- TU SAIS QUI JE SUIS ???
- Monsieur Brochant, pousse un cri de terreur
- Non ! Non ! Laissez-moi !... S’il vous plaît... Je vous en supplie... Je ne vous ai rien fait...
- Franck
- Qu’est-ce t’as dit, là ? Tu m’as rien fait ? Tu m’as rien fait ? Qui a suggéré que mon manuscrit n’était pas assez bien pour les éditions Gallimard, mercredi dernier à 10 heures 48 dans le bureau d’un responsable du comité de lecture ?
- Monsieur Brochant
- Je... !
- Franck, hors de lui, en chuchotant
- Qui m’a éconduit ?
- Monsieur Brochant
- Je sais pas... Je n’y comprends rien... Je ne sais pas de quoi vous parlez...
- Franck, soulève et secoue la chaise rageusement
- QUI ?
- Monsieur Brochant, terrifié
- C’est moi, c’est moi !
- Franck, soudain calme, repose la chaise
- J’ai envoyé un roman ; j’ai attendu six mois ; j’ai reçu une lettre standard qui disait que mon manuscrit avait été soigneusement étudié par un comité de lecture ; je suis venu dans ton bureau pour de plus amples explications. Et toi, tu as appelé la sécurité. Tu penses t’être bien conduit envers moi ? (Silence. Très près, dans un chuchotement.) C’est qui, le jeune présomptueux ?
- Monsieur Brochant, angoissé
- C’est moi...
- Franck, ton naturel
- S'il y a quelque chose de présomptueux à se considérer comme un écrivain du troisième millénaire, c'est bien dans le fait que, à l'époque où vit cet écrivain, la présomption est le dernier bastion de ceux dont les seules armes sont les mots. Qui en usent pour se battre, se défendre, épater la galerie, pourfendre la bêtise humaine, révéler la Vérité, et se faire l'oracle des temps futurs. C'est pour parler de ses droits autant que de ses devoirs que je m'exprime. Non pas qu'il les considère d'une quelconque façon en danger, mais parce qu'il souhaite les voir évoluer, les voir vivre en cohérence avec son temps. Tu me suis ?
- Monsieur Brochant, dans un souffle
- Oui...
- Franck, menaçant
- Qu’est-ce que je viens de dire ?
- Monsieur Brochant, terrorisé
- Je ! Je !
- Franck, amusé
- Calme-toi. Respire. C’est juste que tu es un peu impressionné par ma stature et ma musculature. Alors, qu’est-ce que je viens de dire ?
- Monsieur Brochant, prenant son courage à deux mains
- Je vous ai traité de jeune présomptueux mais en fait la présomption, c’est tout à fait autre chose !...
- Franck
- Et ?
- Monsieur Brochant
- Je ne m’en étais pas rendu compte. Je prends la mesure de mon erreur. Je n’ai pas pris la mesure de l’auteur que vous étiez. Il arrive parfois que...
- Franck, interrompant, en hurlant
- UN AUTEUR ???
- Monsieur Brochant
- Non ! Non !
- Franck, hurlant
- UN AUTEUR ???
- Monsieur Brochant
- Arrêtez ! Arrêtez !
- Franck, le fixant du regard
- Je ne suis pas un auteur. Je suis un écrivain. Quelle est la différence ?
- Monsieur Brochant, s’étouffant
- Je... ! Je... !
- Franck
- Oui ?
- Monsieur Brochant, tentant de se maîtriser
- Je ne sais pas.
- Franck
- L'écrivain écrit et l'auteur autorise. C’est une lapalissade. (Silence.) Et maintenant, voici un paradoxe : on est auteur avant d'être écrivain, mais l'auteur n'existe qu'après le travail de l'écrivain. Qu’est-ce que je viens de dire ?
Monsieur Brochant est paralysé de peur. Francklui donne une claque. Pendant ce temps, Sylvain fait la vaisselle.
- Franck
- Derrière les apparences se joue le lien de l'Homme avec la technique. Il lui a fallu plusieurs siècles pour accoucher de l'invention du droit d'auteur après celle de l'imprimerie... Et maintenant ?
- Monsieur Brochant
- ...
- Franck
- Maintenant de nouveaux auteurs tentent d'appliquer au web le paradigme du papier. Soit en reprenant stricto sensu les règles édictées naguère, soit en les dépoussiérant sagement pour conserver des ponts avec leurs aînés matériels. Ont-ils réfléchi au sens de leurs droits ? Ont-ils songé à leurs nouveaux devoirs ? Ont-ils envisagé ce qui pouvait découler des différences entre les techniques de leurs ancêtres et les nôtres, d'un point de vue philosophique ?
- Monsieur Brochant
- Non...
- Franck
- Exact. L'idéologie du droit d'auteur n'est pas universelle, loin s'en faut. Elle est étroitement liée à la notion de propriété intellectuelle, elle même issue d'une réflexion sur la propriété et l'individualisme au sens large... Et un individualisme fort ne peut exister que dans une société dont la population n'est pas trop importante, ne crée pas un sentiment trop fort d'anonymat. De fait, il n'y a pas de quoi s'étonner que les Chinois n'appliquent pas le droit d'auteur et ont si peu de scrupules à copier des innovations étrangères.
- Il regarde fixement Monsieur Brochant dans les yeux, très près.
- Monsieur Brochant
- Je suis tout à fait d’accord.
- Franck
- Mon discours est à la fois original, structuré, logique, imagé, éloquent, révolutionnaire, d’une remarquable acuité d’observation du réel, d’un esprit synthétique saisissant et d’une séduction immédiate et durable. Évidemment que tu es d’accord. Mais que dire de la population Internet ? Si elle est pour l'instant plus ou moins segmentée par langues, d'ores et déjà elle ne fournit pas le même sentiment identitaire que l'attachement à une patrie. Car en parallèle de cette segmentation linguistique, la communauté du web s'organise par affinités, par sphères, par domaines, voire par applications utilisées. L'échelle de certaines approchent déjà, aujourd'hui, celle de religions millénaires.
- Monsieur Brochant
- C’est vrai.
- Franck
- Pourtant le sentiment d'anonymat est bien moindre que dans l'espace physique, car chaque internaute se trouve au centre de sa propre toile, des liens qu'il ou elle tisse entre les diverses communautés qui l'intègrent. Passer d'une communauté à une autre se fait en quelques secondes. Et le temps de "parole" de chacun y est illimité.
- Monsieur Brochant
- Vous avez raison.
- Franck
- Si, dans le monde physique, le plus influent ou le plus habile peut écraser la parole des autres, comme c’est le cas en ce moment même, sur la toile, ce pouvoir est bien plus relatif, et la pertinence du contenu en est renforcée d'autant. Ainsi, à l'heure actuelle, ce qui prime sur la toile n'est pas l'identité de l'émetteur, auteur ou éditeur, du contenu, mais le message qu'il délivre ou permet de délivrer aux autres. Bien sûr, la notoriété dans le monde physique donne souvent une longueur d'avance sur la toile. Mais juste une longueur...
- On entend un bris de verre.
- Sylvain
- Ah, excuse-moi ! Je t’ai cassé un verre ! C’est pas grave ?
- Franck, s’adressant toujours à Monsieur Brochant
- Non seulement le web tend à inverser le rapport de force entre auteurs et lecteurs, mais il est également le terrain de prédilection pour cultiver de nouvelles graines littéraires. Ou plutôt, des graines trop longtemps négligées.
- Sylvain
- Tu as un aspirateur ?
- Franck
- La rémunération des auteurs s'est faite par étape. Elle est partie d'une situation très particulière, celle des dramaturges. Quelle différence entre le texte d'une fable et le texte d'une pièce ? De la même façon qu'un scénario n'a qu'un lectorat limité, le texte d'une pièce n'est, a priori, pas fait pour être lu par un très large public. D'ailleurs, à l'époque de Beaumarchais, nombre de pièces n'étaient pas éditées, et restaient la propriété des troupes pour lesquelles les dramaturges écrivaient. C'est encore le cas aujourd'hui, même si les classiques et les auteurs publicités peuvent masquer cette réalité.
- Sylvain
- Bon, je vois que tu es occupé. Je vais me débrouiller...
- Franck
- Dans ce sens, les droits d'auteurs s'entendaient d'abord comme une possibilité d'autonomie de l'auteur par rapport à ces mécènes. Trois siècles plus tard, les droits d'auteurs, étendus à toutes les oeuvres de l'esprit, et même aux émissions de télé-réalité, ont-ils encore cette légitimité de défense de l'intégrité intellectuelle de l'artiste ?
- Sylvain, ramassant les morceaux de verre un par un
- Remarque, avec le copywant par exemple, le partage des idées supplée celui des royalties. Cela permet une expression plus libre, une sorte de subversion...
- Franck
- Justement. La concentration actuelle des groupes de l'édition fait plutôt penser que le mot d'ordre est davantage à l'uniformisation et au conformisme qu'à la pensée subversive. La logique d'échelle des grands éditeurs, tout comme des financiers de l'industrie cinématographique, est celle des recettes rapides avant pilonnage, des histoires facilement marketées et oubliées, des romans aux cibles bien calibrées et fidélisables, des livres au contenu correctement policé et prévisible.
- Sylvain, passant la serviette éponge par terre
- En revanche sur Internet le contenu est souvent moins policé et plus imprévisible...
- Franck
- Cette emprise du politiquement correct sur la production littéraire est d'autant plus forte que le capitalisme maintient des conditions d'existence aussi complexes et onéreuses qu'aux siècles passés. Or la majorité des écrivains ont besoin d'espace et de temps pour écrire (et proposer aux éditeurs quelque chose de vendable !), souvent bien davantage que ce qu'en laisse un gagne-pain aux 35 heures. Ainsi, l'activité littéraire devient-elle toujours plus manifestement celle des nantis, qui soit n'ont pas (ou plus) besoin de travailler, soit ont les moyens de se payer les services d'un nègre. Et qu'est-ce qu'un nègre en littérature sinon un auteur qui renonce à ces droits ?
- Sylvain, qui nettoie la table
- Tiens, c’est pas faux, ça...
- Franck
- Bien sûr, un écrivain mal né aura toujours la possibilité de subsister comme un mort de faim en attendant que ces livres lui rapportent, à la différence près que la pression de notre société consumériste ne cesse de croître et rend d'autant plus rude la discipline nécessaire à ce genre de choix de vie. Conséquence immédiate : la littérature se fait l'écho des préoccupations d'une minorité de la population, et sert, à moindre coup pour les néo-conservateurs, de somnifère social pour tout le bas peuple qui vit par procuration à travers les héros de leurs romans de gare. Dernier cache-sexe à la mode de la lutte des classes : les attaques omniprésentes sur... les tabous sexuels !
- Sylvain, revenu au centre de la scène
- Tu n’exagères pas ? Qu’est-ce que vous en pensez, Monsieur Brochant ?
- Monsieur Brochant
- C’est lumineux ! Son intelligence est époustouflante !
- Franck
- Merci, je le savais déjà. Si je reste insensible aux compliments, même fondés, c'est que je considère que l'essentiel d'une relation humaine digne de ce nom réside dans la compréhension mutuelle et non dans ce que les uns pensent des autres. Ce qui m'intéresse, c'est ce qui fait sens. (Il fait les cents pas autour de la pièce.) Il y a quelques années, les premiers intégraux disponibles sur Internet étaient ceux des situationnistes et anarchistes de tout poil, qui avaient renoncé à leurs droits d'auteur. D'un coup, quelle visibilité pour ces textes, dont les rééditions étaient auparavant noyés dans la pléthorique production annuelle de l'édition !
- Monsieur Brochant
- C’est vrai ! Tout à fait ! Un point pour vous.
- Franck
- Ainsi, l'élargissement des droits d'auteurs a permis, sous une nouvelle forme, deux choses. Premièrement, rationaliser la redistribution des gains issus de l'édition entre les mains des plus riches. Deuxièmement, contrôler et limiter drastiquement, à la fois par des moyens d'accès contraignant en terme d'idéologie, mais aussi via l'étouffement par le nombre, la diffusion, à un public autre que confidentiel, d'œuvres, d'idées, de concepts, de toute histoire sortant peu ou prou des schémas éculés de la littérature bourgeoise. Par rapport à cette perversion du droit d'auteur, quelles opportunités et quelles contraintes Internet propose-t-il à l'écrivain qui souhaite échapper à l'édition traditionnelle ? Clairement, elle permet de court-circuiter le réseau marchand du monde de l'édition, en proposant une diffusion (gratuite ou non) de son oeuvre sans intermédiaire. Les contraintes qui y sont liées sont d'ordre technique : pouvoir disposer d'un ordinateur, se former à l'informatique pour publier ses textes et... pour les lire. De fait, une partie de la population est aujourd'hui exclue du web, faute de moyens, ou faute de génération. En sera-t-il toujours de même dans 50 ans ? En revanche, la proximité d'un texte avec son lectorat potentiel sur Internet est apparemment beaucoup plus faible qu'en librairie. Apparemment. Car pour un texte, quel est le nombre attendu de ses vrais lecteurs, ses lecteurs enthousiastes, passionnés, dont la rencontre avec ce texte précisément a compté dans leur vie ? Bien sûr, en sous-texte, l'écrivain pense ici à une certaine catégorie d'écrivains, de ceux qui n'écrivent pas pour l'argent ou la notoriété, de ceux qui croient à la force des mots et à la poésie comme base de la société... L'internaute a à sa disposition des outils de recherche qu'aucun libraire au monde ne pourra jamais égaler.
- Sylvain
- Et il a souvent la possibilité d'échanger directement avec l'auteur d'un texte publié sur la toile. Même si la quantité du lectorat de chaque texte est divisée par cent ou par mille, la qualité de chacun de ses lecteurs est démultipliée, et la petite partie d'entre eux susceptible d'écrire en retour à son auteur est d'autant plus importante que les informations nécessaires pour le faire sont aisées à obtenir.
- Franck
- Oui. Il serait cependant malheureux d'opposer radicalement les modes de diffusion. L'édition traditionnelle s'appuie sur un lectorat quantitatif là où Internet favorise le qualitatif.
- Sylvain
- Oui. Internet favorise le qualitatif.
- Franck
- Oui. Reste que l'écrivain qui s'est exilé sur la toile ne peut espérer vivre réellement de son activité de façon pleine et entière, à moins de faire payer au prix fort son lectorat fidèle. Et même si l'argument est rabâché à longueur de temps par les éditeurs anti-web, il est certain que l'objet livre conserve une force d'usage extraordinaire.
- Sylvain
- Sur cette question d’ailleurs, les licences qui fleurissent sur la toile sont discrètes, bien sûr, puisque toute proposition de rémunération d'un auteur pour un de ses textes estampillé par celle-ci reste "à discrétion"...
- Franck
- Pour faire simple, ces licences sont, dans les grandes lignes, des contrats de diffusion "clé en main" pour toute diffusion via Internet. Aucune recommandation n'est donnée sur une publication pluri-média. Aucune non plus sur la question des oeuvres communautaires.
- Sylvain
- D’ailleurs, j’ai un papier à vous lire.
- Franck
- Ah oui, tiens...
- Sylvain ouvre un tiroir et en sort un dossier, d’où il extrait un document.
- Sylvain
- C’est un extrait tiré de la FAQ de Creative Commons. Lisez le paragraphe en jaune.
- Il le tend à Monsieur Brochant.
- Monsieur Brochant
- « L’auteur qui a déjà cédé une partie de ses droits par contrat, ou mandaté une société de gestion collective pour la gestion de ses droits, ne peut actuellement pas offrir ses œuvres sous contrat Creative Commons. L'équipe Creative Commons France participe à un groupe de travail européen et international en vue de résoudre cette incompatibilité. L'auteur et les autres titulaires de droit utilisant les contrats Creative Commons conservent la possibilité de recevoir une rémunération : utilisations commerciales après un contrat Creative Commons comportant l'option "Pas d'Utilisation Commerciale", contrats complémentaires avec un producteur, diffusion publique, passages à la radio... Ainsi, les redevances liées à la diffusion publique à des fins commerciales de musique sous contrat Creative Commons "Pas d’Utilisation Commerciale " est perçue et répartie par une société de gestion collective aux États-Unis, mais doit pour le moment être gérée individuellement en Europe, où les statuts et règlements intérieurs des sociétés de gestion collective prévoient un apport exclusif des droits d'exploitation. Il n'est pas possible pour le moment de retirer certaines oeuvres ou certains droits (les utilisations non commerciales par exemple) pour les placer sous contrat Creative Commons. »
- Franck
- Difficile de trouver plus d'explication pour d'autres cas de figure avec des licences type Art libre ou Copyleft...
- Sylvain
- Vous avez compris ?
- Monsieur Brochant
- Oui.
- Sylvain
- Non seulement les licences proposées sur la toile n'ont pas été pensées pour une conjugaison entre des diffusions gratuites et payantes, mais en plus, elles ne sont pas adaptées à de véritables créations littéraires collectives.
- Monsieur Brochant
- Ah, d’accord.
- Franck
- Les possibilités en terme de création permises par le web, grâce à des outils comme le wiki, en sont encore à leurs balbutiements, mais les premiers collectifs existent d'ores et déjà et se posent les véritables questions autant sur la paternité que sur la pérennité des oeuvres. Celles-ci méritent une réflexion profonde et fondamentale, aussi importante que celle qui a vu naître les bases du droit d'auteur il y a trois siècles.
- Sylvain
- Vous avez compris ?
- Franck
- Ça démarre dans le pois chiche ?
- Monsieur Brochant
- Je n’ai pas tout compris, mais c’est extrêmement intéressant.
- Franck
- Le monde de l’édition est obsolète. Et maintenant, tu as compris ?
- Monsieur Brochant
- Oui.
- Franck
- C’est qui le jeune présomptueux ?
- Monsieur Brochant
- C’est moi.
- Franck
- Sauf que vous commencez à vieillir. Excuse-toi.
- Monsieur Brochant
- Je m’excuse.
- Franck
- De quoi ?
- Monsieur Brochant
- Je n’avais pas conscience du ridicule de mon comportement quand je vous ai accueilli de la sorte. Mais maintenant, j’ai mieux compris et je réalise que les écrivains de troisième millénaire se passeront des services de l’édition préhistorique.
- Sylvain
- C’est bien résumé. Tu ne trouves pas ?
- Franck
- Qu’est-ce que tu penses d’Internet ?
- Monsieur Brochant
- Je crois qu’Internet permet de lutter contre l'hégémonie des grands trusts de l'édition traditionnelle et contre les sociétés d'auteurs anti-web qui monopolisent le débat sur les droits d'auteurs. De créer de véritables groupes d'artistes, libres, capables de s'auto-gérer, de constituer l'espace littéraire de demain, en amenant le débat sur la question des droits et des devoirs de l'écrivain du troisième millénaire. Parce que les frontières n'existent pas sur la toile, et qu'il est important d'en définir d'autres, ou de toutes les détruire.
- Sylvain
- Bravo ! Vous avez tout compris !
- Franck
- Il n’y a pas que ça. En s'emparant du réseau pour optimiser la diffusion qu'il permet pour chaque auteur ; en créant tout outil favorable à la reconnaissance d'un art vivant sur Internet. Internet permet de faire que les nouvelles pratiques artistiques collectives des écrivains sur la toile soient identifiées, détaillées, enrichies, et promues pour susciter de nouvelles vocations. Mais aussi d’organiser les espaces de création collectifs pour toujours améliorer, tous ensemble, la qualité des textes qui y sont publiés, afin de proposer un contenu le plus riche possible aux lecteurs internautes. Enfin, Internet permet de mettre en place des structures capables d'accompagner la diffusion pluri-média de la production littéraire de tous les écrivains issus du web, en arrêtant de renvoyer dos à dos diffusion gratuite sur la toile et distribution payante pour d'autres supports.
- Silence.
- Sylvain
- Vous avez compris ?
- Monsieur Brochant
- Oui.
- Franck
- Détache-le et laisse-le partir.
- Franck sort.
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Scène 3, les mêmes, moins Franck
- Sylvain détache Monsieur Brochant.
- Sylvain
- Vous voulez manger quelque chose ?
- Monsieur Brochant
- Non, merci. J’ai la tête qui tourne. Votre ami est extrêmement intéressant.
- Sylvain
- C’est vrai. Oh, il a dit le fond de ma pensée. On est pareils, tous les deux. Ça vous a plu ?
- Monsieur Brochant
- Beaucoup. Merci pour cette soirée. (Il se lève.) Je peux rentrer chez moi ?
- Sylvain
- Oh, vous n’allez pas rentrer à pied, il fait nuit. Vous ne voulez pas que je vous raccompagne en voiture ?
- Monsieur Brochant
- Euh...
- Sylvain
- Vous habitez de l’autre côté de la ville. Vous n’allez quand même pas appeler un taxi ?
- Monsieur Brochant
- Non, bien sûr. Oui, si ça ne vous dérange pas, je veux bien que vous me raccompagniez.
- Sylvain
- Puisque je vous le propose ! Il faut en profiter !
- Ils enfilent leurs manteaux et sortent.
- Rideau.

