Métal en fusion
Un texte de Wikipen.
René se leva comme à l'accoutumée à cinq heures du matin, il fit une toilette symbolique à l’évier de la cuisine où trempaient des assiettes depuis des semaines et se fit réchauffer un vieux café de la veille sur le réchaud à butane sale posé sur une caisse qui lui tenait lieu de meuble de cuisine. René n'était pas porté sur le ménage et depuis que sa femme s'était tirée avec un représentant de commerce ça ne s'arrangeait pas…
L’autre salaud s’était pointé un matin gris dans sont beau costard croisé, dents blanches, halène fraîche, façon maquereau de cinoche et lui avait montré son catalogue d’articles de pacotille, grosse promo sur le blanc la lingerie et les robes à fleurs, que du bonheur… Puis l’avait emmenée faire un tour dans sa belle R16 flambante neuve qui sentait le cuir, le riche, le rêve. Il lui avait parlé du Sud, du soleil, de la Côte d’Azur… Elle s’était laissée faire et il l’avait sautée là entre les terrils de mâchefer d’où dépassait la cîme des hauts-fourneaux et de l’aciérie ou travaillait René.
Plus tard il était revenu et elle l’avait suivi. La mer, les palaces et la Côte d’Azur se résumèrent à un hôtel minable et à la promenade le longs des quais du port de commerce d’une ville du Nord à faire le tapin. Elle l’avait supplié, lui avait dit qu’elle s’était trompée, qu’elle voulait revenir, mais René s’était sentit trahi, blessé au plus profond de lui-même et malgré ses sentiments pour elle, il était resté sourd à toutes ses demandes.
Il jeta un dernier coup d’œil circulaire à la pièce unique qui tenait lieu de salon, de salle à manger, de cuisine et de chambre à coucher, puis ferma doucement la porte comme pour ne pas la réveiller. Machinalement, en passant devant la boîte aux lettres il regarda par la fente et repensa avec un pincement au cœur à ce qu’elle lui disait à chaque fois : « Le facteur ne passe pas la nuit imbécile ! »
Il sortit sa vieille Mobylette bleue de la remise, enleva le bouchon du réservoir et la secoua pour en vérifier le niveau puis la mis sur la béquille et pédala pour la démarrer… Le vent froid sur la figure où se mêlaient des gouttes de pluie au brouillard salin venant de la mer ne le sortit pas de sa rêverie, sa « mob » c’était son rêve de liberté, il l’avait acheté avec sa première paye quand il fut pris aux aciéries, elle lui avait permis de la rencontrer des années auparavant au bal musette d’un village voisin. Et aujourd’hui rouler pendant des heures le long de la côte c’était le seul luxe qui lui restait.
La rue pavée et le croisement des voies ferrées qui quadrillaient la zone industrielle le tirèrent de sa torpeur ; il rangea sa mobylette en bordure du terrain vague clôturé qui servait de parking et marcha lourdement vers la grille de l’usine, les tourniquets et les queues d’ouvriers devant les tableaux de fiches et les pointeuses.
Il atteint son poste de travail à l’heure, saluât le collègue qu’il relevait d’un grognement et d'un geste machinal de la tête, dans le vacarme parler était inutile, et il se mit aux commandes du convertisseur qui transformait des tonnes de mauvaise fonte en fusion en bon acier de construction. À son poste c’était tous les jour le 14 juillet, les gerbes d’étincelles montaient jusqu’au plafond de l’atelier et retombaient en dessinant des courbes gracieuses poussées par le jet d'air brûlant le carbone en excès dans la fonte.
L’acier c’était la fierté, la raison d’être de cette région, mais tout ça allait disparaître, le repreneur international parlait de profits, de seuil de rentabilité, de manque de souplesse dû à un outil dépassé… Il était dépassé lui aussi, il ne comprenait plus rien, son travail misérable allait être donné à un autre ouvrier aussi misérable que lui à l’autre bout du monde pour augmenter la marge bénéficiaire… Il s’était résigné, ne voulait plus lutter, il vida ses poches, pris ses clés ôta son alliance et en fit un petit paquet avec son mouchoir noué qu’il jeta dans un coin entre deux poteaux par respect pour l’acier qu'il affinait, puis gravis les marches de la passerelle et bascula dans la gueule béante du convertisseur, une nouvelle gerbe d’étincelles monta vaporisant René, son eau, son carbone et son fer… Le journal local glissa deux lignes sur la disparition d’un ouvrier métallurgiste et l’enquête brève de police ne conclut sur rien accident ou fugue…
La jeune femme marchait le long de la chaussée mouillée, frigorifiée, s’abritant comme elle pouvait sous son mince imperméable de plastique rouge. L’homme d’affaires responsable 1 roulait trop vite, il était tard et était en retard, la réunion à propos de la nouvelle usine dans un pays pauvre s’était éternisée et il avait trop bu lors du pot qui avait suivit. La pluie tombait de plus belle et les essuie-glaces de la puissante voiture allemande n’arrivaient pas à évacuer les trombes d’eau qui déferlaient sur son pare-brise. Il ne vit la jeune femme qu’au dernier moment dans le halo jaune de ses phares, telle un diable surgissant de sa boîte ; le choc fit un bruit sourd, la voiture dérapa et fini sa course contre un arbre le conducteur tué sur le coup. Mariette pensa à René quand il la pris par la taille pour la première fois au bal musette, elle ne savait pas que René était là, coulé dans le métal en fusion, quelque part dans les tôles en bon acier de la voiture qui venait de la tuer.
1. L'homme d'affaires responsable, le fric et l'esclavage, le naufrage de la poésie et de l'image... Paroles de B. Lavilliers

