- Très cher,
- Ces quelques mots d'Écosse pour te dire nos pensées. Ève et moi arpentons une contrée où la nature est reine ; c'est bien l'idée que nous nous fîmes des lieux, mais de juger par nous-mêmes de quelque âpreté rend nos joies diluviennes. De nous échouer en mille endroits rustiques est le seul rite auquel nos âmes prétendent.
- Nous parvînmes à destination en deux temps. Le premier vol eut pour commandant un pilier de l’art brut, à tel point que nous crûmes atterrir dans le port d’Amsterdam. En comparaison, le second vol parut nous bercer, bien qu’un suroît tempétueux aux abords de Glasgow compliquât la tâche du pilote. Survolant la mer du nord, alors que les nuages menaçaient par les hublots, elle emprunta l’allée centrale du jet, léguant le sort des passagers aux compétences de son adjoint. Nous prîmes son visage de plein fouet : ses grands yeux, son teint clair et ses cheveux de jais, nous demeurâmes sans voix ; sa beauté cinglait du cockpit au gouvernail. Voler avec cette femme aux commandes était comme lire un poème. Nous nous posâmes à Glasgow avec une douceur inconnue. Nous applaudîmes à tout rompre le beau geste. L’oiseau, c’était elle.
- Aux prémices de l’hiver, l’Écosse a quelque chose d’imprononçable. L’air s’amuse à nous faire peur, c’est le train-train de nos fantasmes. Notre allure face aux éléments n'est que génuflexions. Ne manquent plus aux rouges tempêtes et roches mordantes que les glaciers cryptiques et les geysers de l'Islande. Reykjavík attends-nous !
- Progressant vers la région du Highland, longeant des lacs profonds, nous nous réfugiâmes chez l'habitant pour la nuit. La demeure s'offrant à nous jouxtait l'unique pub de l’étroite bourgade. Combien de gîtes ont ce cachet ? Ceux qui me dispensent d'un périlleux voyage après avoir bu à la santé des peuples, fût-ce la rue à franchir, s'entourent de mon plus grand respect. Nous sonnâmes au portail du logis que j'estimai bien campé pour se jouer des bourrasques. Le soleil achevait sa courbe timide au-dessus des terres, tandis que la violence du ciel agglutinait vers l'horizon couleur café d'épais nuages promis aux ténèbres. Il n’était guère plus de quinze heures.
- Porte close derrière nos pas, nous nous approchâmes du bar pour qu’une âme nous rince. Nous saluâmes qui voulut bien l'être à proximité du comptoir. L'assistance entière s'inclina, et le plus infime recoin de la pièce nous sourit. Les murs étaient couverts de visages, tantôt peints, tantôt photographiés, tous croqués à la hâte par le même artiste, comme s’il avait craint à chaque œuvre la fuite de son modèle ; il n’y avait sur les murs qu’un seul visage, le même visage reproduit maintes fois à des heures variées du jour, sous diverses lumières en fonction des saisons ; toujours le même visage mais jamais sous le même angle ; des yeux immenses, la peau claire et ce genre de regards qui te font devenir poète.
- Nous demandâmes au tenancier divers indices censés nous aiguiller dans ce périple. L'homme n'avait pas attendu que sa femme aille dresser notre lit pour imiter sa clientèle. Son fils unique l’endeuilla le matin même, déclinant la succession d’un mail un peu cru. Le scotch coulait à flot, et nombre d’habitués de compatir. Nous nous rabattîmes sur les moins gris d’entre eux. Sur les îles Hébrides, d'accès scabreux en cette saison, et d'autres finesses géographiques d'une aide précieuse, nous obtînmes une foule de renseignements. À propos du sens des œuvres parsemant les murs du gîte, nous essuyâmes les mêmes revers que Scotland Yard.
- Désaltérés par une seule bière – un nourrisson eût pu y prendre son bain –, nous gagnâmes notre couche par un couloir tortueux, qui, pour nos organismes moulus, singeait le dédale offert à Thésée. Pour autant, nous nous présentâmes à l'heure au dîner, car il n'est de meilleur fil d'Ariane que mon estomac criant famine.
- Nous restâmes plus longtemps que prévu dans cette localité aux vertus bienfaisantes, nourris de l'humanité criarde d'irrésistibles autochtones. Au bout de quelques jours, nous faillîmes hurler avec les loups ; d'aucuns nous présagèrent enfants du pays sous huitaine. Les longues soirées au coin du feu n'en devinrent que plus relevées, lorsque repus et largement espiègles, nous leur narrions avec rigueur les saines coutumes en vogue sur notre île – nos cœurs de feindre la nostalgie. Les yeux des uns s'écarquillaient aux propos des autres, et vice versa, nous rivalisâmes de métaphores en toute loyauté ; à chacun, par la suite, de cerner les frontières inhérentes aux légendes.
- Souvent, nous parcourions les collines alentours, bravant Éole, les brumes foudroyantes et la fluette clarté. Nous rallions leur sommet avec lenteur en raison des poisseux prés. C'est en braille qu'il nous fallait redescendre, recrus, transis, à ce point errants au crépuscule qu'une simple fontaine sur le chemin du gîte faisait figure d'Eldorado.
- Le soir, après nos rondes ethniques pittoresques au possible, nous nous retirions à l'étage pour une partie de lecture. Sur les murs du salon prévu à cet effet, les flammes des chandelles se confondaient en une seule ombre, géante et brunâtre, que le vent, qui s'insinuait en minces filets par les joints d'une lucarne, faisait danser. On ne pouvait moins bien se calfeutrer dans pièce à vivre, mais la température, obtenue à grands renforts du poêle, était satisfaisante. Le miaulement rauque d’une tempête achevait de nous tenir au chaud ; louons, ici, l’œuvre eurythmique du vent d'ouest. Ainsi, nous repoussions les nuits, adossés à la bibliothèque s'érigeant vers les combles, où une myriade d'auteurs nous invitait cordialement.
- Nous nous habituâmes aux déficiences du gîte : isolation déplorable, sanitaires d’outre-tombe, grabat pour la nuit, si bien que, déjouant toutes les ombres au tableau, nos esprits se divertirent du moindre péché véniel ; c’était là un formidable moyen d’apprendre. Ces petits désagréments étaient compensés par les francs sourires qu'affichaient les habitants du hameau, l'hospitalité du maître de céans et les confidences héraldiques auxquelles nos compagnons d’agapes se livraient sur l'histoire du royaume.
- Voici la vie que nous menons en ce début d’hiver. Ève se porte comme un charme, il n'est qu'à voir son allure impériale au réveil. Cette aventure laisse en nous des traces substantielles.
- À présent, laissant dans nos sillages le gîte, nous nous enfonçons plus au nord encore, afin d'embrasser la pierre de quelques phares pour y dormir peut-être. Nous sentons déjà les falaises plonger dans l'océan fiévreux, et sommes impatients de voir les flots rogner la terre.
- Il est temps de conclure ma lettre, très cher. Je m'apprête à la poster depuis... l'aéroport d'Ajaccio, car nous y sommes bloqués en raison d'un violent mistral qui cloue les avions au sol. Nous languissons de partir, assommant de questions le personnel de bord, mais nous comprenons sans peine la prudence des pilotes qu’une gloire posthume n’enchante guère, fût-ce en Nungesser et Coli de la grande bleue.
- Bien à toi,
- Ton grand ami Adam.
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