L’édition par les utilisateurs non enregistrés est interdite temporairement, en raison du spam.
L'association Wikipen a besoin de vous ! Devenez membre !

NOUS

Un texte de Wikipen.

Il n'y a pas de raison particulière pour que ce soit moi qui aie commencé à écrire cela. Nous avons commencé à plusieurs, je n'ai pas de légitimité autre que d'avoir écrit le premier, et ceux qui le veulent y contribuent sans arrière-pensée. Je n'écris pas pour l'Histoire, puisque nous n'en voulons plus. J'écris pour l'Écrit, retrouver sa fonction première de communication transversale, sans jugement de ce qu'il est important ou non d'écrire. J'écris ce que je sais ou crois savoir, sans prétention de vérité, et sans autres précautions que celles que je viens d'énoncer.


Nous ne représentons personne, nous n'avons pas d'organisation fixe, ni hiérarchie ni anarchie, peut-être une aléarchie. Nous sommes autant d'entités insécables et inséparables, et pourtant sans liens définitifs. Insaisissable, matériel et immatériel.

Nous nous sommes rassemblés d'abord contre l'absence d'assemblée réelle dans notre environnement immédiat. Chacun de nous n'avait pas d'idée plus précise de ce qu'il fallait entreprendre au départ, mais la même volonté de faire vivre un espace relationnel sans retenue et sans enjeu.

Une assemblée réelle, c'est-à-dire omniprésente en tous ses membres. Pour en finir avec l'ensemble des pseudo-regroupements à l'activité d'ondes alpha, actif uniquement durant l'exposition à la source.


***

Nous ne faisons pas cela simplement pour nous distancier de l'état de sédentarisation, nous faisons cela pour nous distancier de l'attachement à un lieu particulier, car l'ordre dont nous voulons nous extirper n'a pas de lieu, et jusqu'à présent, c'était une de ses forces unilatérales. Il n'y a pas d'objectif autre que de se confondre avec la masse sombre, invisible, inexplicable, de cet univers de façade, jusqu'à son délitement complet et irréversible.


Il n'est pas question de renouer avec une étape de notre passé proche. Mais peut-être d'un passé enfoui, oublié, dont la seule trace persiste quelque part dans nos gènes, mais dont la mémoire a disparu.


Il s'agit de se désappareiller, se désystèmiser, se déconcaténer. Il s'agit de reprendre contact avec la vie, celle que nous nous sommes volés, que nous avons vendue, morcelée, temporisée.


***

Je pensais le connaître mais en fait j'étais souvent surpris par quelque chose d'imprévisible, d'inattendu dans son comportement. C'est ce qui, malgré moi, m'a donné l'envie de garder le contact avec lui, alors que nos affinités étaient quasi nulles. Une sorte d'attirance vague de l'inconnu. L'image qui marque le début de cette histoire, je pense que je ne l'oublierai jamais. Une clé, dans sa main. La symbolique, sur le moment, je ne l'ai vraiment pas perçue. Je crois que la mise en scène n'émanait pas d'une concertation, je crois que même lui ne s'en est pas préoccupé avant le moment de le faire. Une clé, dans sa main. La clé de l'appartement dans lequel il m'avait fait venir ce soir là. Pas pour que je la regarde. Pour que je la prenne. En échange de la mienne, celle de mon appartement. Pour lui, c'était aussi une première, la première fois qu'il le faisait avec quelqu'un qui ne l'avait jamais fait, ou qui n'en avait pas discuté avec d'autres avant, comme lui. Son autre main aussi était tendue dans ma direction, attendant que j'équilibre les plateaux avec le bout de métal que j'avais dans la poche. Pourquoi je l'ai fait? Si lui est capable de le faire, alors il n'y a pas de raison que je ne sois pas capable d'en faire autant. Toutes les autres questions, économiques, juridiques, pratiques, sont passées à l'as, parce qu'il y avait dans ses yeux une telle jouissance qu'elles semblaient réellement illusoires. Et ce qu'il pouvait lire dans les miens devait plus encore lui donner satisfaction. Surtout, je ne pensais pas que cela pouvait être sérieux. En effet, ça ne l'était pas. Mais pas dans le sens ou je l'entendais alors...


***

Il n'y avait pas de piège. A priori du moins, il n'y avait pas de piège. Mais je ne dirais pas que ça a merdé. Non. Simplement les choses ont évolué de manière très libre. Je me souviens du premier à m'avoir rapporté ce que nous avons ensuite appelé "le coup du clochard". Quelqu'un, affolé, frappait à la porte. C'était l'ancien occupant des lieux. Il avait échangé sa clé, la clé de son dernier habitat, avec un autre, et cet autre lui avait donné une fausse adresse, ou une fausse clé, ce qui revient au même... Parmi ses nombreuses questions, il y avait : "Pourquoi faites vous ça ?", "Qui êtes-vous ?", "Que va-t-il se passer maintenant ?". Celui qui m'a rapporté cette histoire m'en a d'abord parlé parce qu'il ne savait pas s'il avait bien agi. S'il avait agi de manière conforme, en accord avec ce qu'il avait accepté. Il m'a confirmé qu'il ne connaissait pas cette personne auparavant. Que sa décision ne découlait d'aucune relation personnelle avec elle. Qu'au moment de l'échange, il avait très distinctement vu dans son regard une faille, une défiance, un secret. Aussi, à toutes les questions avait-il répondu par une autre : "Que m'as-tu caché ?" Et il n'avait pas obtenu de réponse. Aucune. L'autre cessa de frapper à la porte. Il disparu. Et il ne se dissimulait pas dans l'attente de récupérer son logement, car les occupants suivants n'en entendirent jamais parler. Il payait son secret. Je n'en parlai à personne, mais un autre vint me raconter une histoire similaire. C'était une pratique, ce n'était pas une règle, et elle naissait et mourait et renaissait de manière spontanée, suivant les configurations, et suivant les secrets des hommes. Ainsi nous avons déniché ceux dont le destin allait à l'encontre de notre assemblée.


***

Bordel de bordel, on grille beaucoup trop d'étapes. Honnêtement, je veux bien témoigner un peu, mais là, c'est trop le foutoir. Bon, je vais essayer de faire ça dans l'ordre.

Déjà les pages précédentes on été écrites par au moins deux personnes, enfin c'est l'illusion qu'elles veulent donner en tout cas. La première page se veut introductive, mais je pense qu'il n'y a pas vraiment une introduction, il y a autant d'introductions que de cas personnels dans tout ça. Et puis il y a des courants, sans même parler de cas personnels. Certains se veulent apolitiques, et d'autres non, je crois que c'est une distinction importante à faire. Je dirais que la « première introduction » a été écrite par un de ceux qui tentent d'intellectualiser le mouvement. Ils ont été suivis par certains, refoulés par d'autres. Je crois que, si l'idée d'origine de ce texte communautaire peut leur revenir, ils n'ont pas en revanche de légitimité pour le « diriger ». Une bonne chose de faite.

Maintenant, je vais vous dire comment ça a commencé pour moi.

J'habitais une assez grande ville (je ne dirais pas de nom, je ne veux plus en donner) et j'avais un bon travail. Disons que je gagnais suffisamment bien ma vie pour ne pas me préoccuper de l'argent, à part lorsqu'il s'agissait de payer mes impôts, comme bon nombre de gens de bon nombre de villes. J'étais célibataire. Je pense qu'à cette époque, j'étais trop avare de mon temps pour m'intéresser aux autres « en profondeur », même si j'avais bien sûr quelques amis et connaissances que je pouvais inviter chez moi lorsque l'envie me prenait de discuter avec quelqu'un en chair et en os. Disons que je n'avais pas assez de temps à accorder à l'amour de quelqu'un d'autre que moi. Bien sûr j'avais des histoires d'un soir, ou de quelques nuits, tout au plus. Je n'avais pas de problème pour trouver des partenaires. Suivant les critères de beauté véhiculés par les médias de l'époque, j'étais une femme plutôt attirante.

Petite parenthèse : j'insiste un peu sur mon « hygiène relationnelle » parce que ce qui m'a fait rencontrer d'autres membres de l'assemblée n'est vraiment pas lié à mon manque de contact avec le monde extérieur. J'en ai rencontré par la suite, des paumés qui venaient voir ce qui se passait parce qu'ils étaient marginalisés par les autres. Ce ne sont pas eux qui font avancer les choses, ces gens-là ne sont que des suiveurs, des « conservateurs ». Ceux qui ont construit l'assemblée sont ceux qui sont arrivés avec déjà un bagage, un cheminement personnel, une réflexion préalable sur tout ce qui n'allait pas pour eux dans la société. Ce n'est pas une question de fierté ou quoi que ce soit de ce genre. Dans certaines « entreprises » (je ne parle pas d'industrie, je parle d'entreprise au sens premier du terme), le fait qu'il y ait des suiveurs n'est pas un mal, c'est même parfois une nécessité. Ils fournissent la main d'œuvre occasionnelle des tâches les plus rébarbatives mais néanmoins utiles pour le bon fonctionnement de l'ensemble. On leur demande alors simplement de faire ce qu'il y a à faire, sans se poser de questions ni rien remettre en cause. Ils sont parfaits pour cela, et eux-mêmes en sont très contents. Notre assemblée ne pouvait pas fonctionner avec en son sein des gens de la sorte. Tous ceux qui, comme moi, sont arrivés dans les premiers ont compris cela. Et l'une de nos premières tâches, individuellement, a été de détecter les paumés éventuels et de les écarter. Mais attention, pas de conclusions hâtives! Certains paumés peuvent très bien par la suite réfléchir, évoluer, et revenir et faire avancer les choses, cela arrive aussi. En quelque sorte, c'est d'ailleurs ce que nous espérions à chaque fois que nous refoulions quelqu'un...

Bref. Je n'avais donc pas de problèmes d'argent et j'étais célibataire. J'avais somme toute de nombreuses heures de loisirs à occuper, et j'avoue que j'étais plus attirée par le culturel que par des occupations plus matérialistes. Je préférais dépenser en allant à l'opéra que dans les magasins de mode. J'avais trouvé la parade pour pas mal de corvées ménagères grâce à Internet. Malgré tout il m'en restait quelques-unes. Celles que personne ne pouvait faire à ma place, comme l'entretien physique et les rapports familiaux.

Je pense que je peux en choquer certains en classant les rapports familiaux (et peut-être même l'entretien physique, qui sait ?) dans les corvées ménagères. Disons que je schématise pour faire simple, mais que je ne cherche pas vraiment à choquer. Evidemment, j'ai un petit fond de morale judéo-chrétienne qui fait que j'ai du mal à dire à tout le monde que pour moi la famille ne représente rien. Beaucoup de gens sont hypocrites, ou simplement lâches, à ce sujet. Sans la pression du milieu social dans lequel ils évoluent, je suis sûr que la plupart auraient coupé les ponts depuis longtemps avec le reste de leur famille. Heureusement, il y a les fêtes et les anniversaires qui permettent de consommer à plusieurs, soit avec des amis, soit, plus rituellement, avec ce qui est censé vous servir de famille. A ces occasions, le rôle des médias est de véhiculer, directement ou indirectement, certaines valeurs propres à vous faire culpabiliser de ne pas penser que la famille c'est bien (ou même que donner de l'argent pour des enfants qui ne guériront jamais c'est utile). Ceux qui se croient plus malins pensent que le rejet de la famille est transitoire et que tôt ou tard on comprend le comportement de nos aînés, on accepte leurs erreurs, on apprend à se connaître aussi en apprenant à les connaître. En attendant, je ne suis pas psy, mais ce genre de relations idéalisées fait je pense partie du fantasme un peu vieillot de professionnels qui voient la famille comme une entité figée, une sorte de boîte à bonheur où toute communication n'est qu'enrichissements mutuels et communion avec l'autre. C'est un peu vite oublier l'étalage de craintes, de peurs, voire d'angoisses diverses que chacun se sent libre de réaliser dans ce cocon souvent bourrés de non-dits, de remords et de tabous. Bien sûr, ma position a un peu évolué aujourd'hui. Mais, paradoxalement, c'est parce qu'à un moment donné j'ai décidé de m'éloigner d'une certaine forme d'emprise intellectuelle qu'ensuite j'ai pu communiquer de façon beaucoup plus directe et profonde, sans que cela ne touche mon affect, avec ces personnes qui, jusqu'à leur mort, partageront mon sang et mes gènes... et pas plus.

Quoi qu'il en soit, j'ai dû à plusieurs reprises, et sur une période de temps assez courte, pour différentes obligations familiales, me rendre dans différents commerces et me confronter à différents commerciaux. Ou plutôt, pour être plus précise, à différentes formes d'expression du concept « rapport qualité prix ». C'est a priori un concept que n'importe quel consommateur dans une société de consommation est capable d'appréhender. Pour l'expliquer, je dirais que le concept « rapport qualité prix » est la façon la plus efficace pour un vendeur de faire croire à un acheteur que le produit qu'il veut lui faire choisir est également le meilleur choix qu'il puisse faire (alors que dans la quasi totalité des cas, il n'en est rien). Que ce soit dans un hypermarché ou dans une boutique spécialisée, lorsqu'il s'agit de vous vendre quelque chose, la manière la plus efficace de le faire est de vous donner le choix. Le choix avec un autre produit équivalent mais de piètre qualité, et avec un autre produit d'excellente qualité, mais à un prix exagéré. La plupart du temps, tout se passe de façon assez inconsciente pour l'acheteur, et tout le monde repart content, le vendeur parce que son concept fonctionne, l'acheteur parce qu'il fait confiance au concept du vendeur. Si un vendeur a des scrupules à proposer un choix aussi grossier, il va essayer de proposer plus de choix à l'acheteur. Malheureusement pour lui, ce vendeur est en position de faiblesse. Car de l'autre côté, l'acheteur, lui, est habitué à ce qu'on lui donne le choix de base du concept « rapport qualité prix ». Et si un vendeur scrupuleux lui propose le choix entre cinq produit, tout bêtement, l'acheteur va endosser le rôle du vendeur normal à la place du vendeur scrupuleux. Il va lui demander de faire un premier choix entre les cinq pour en éliminer deux, puis un second choix entre les trois qui restent pour en éliminer encore deux. Et au final, quel produit sera choisi, à votre avis ? C'est un schéma très bien huilé et qui fonctionne si bien que tous les vendeurs de la terre sont capables de l'assimiler même si on ne le leur a pas appris, mais simplement au contact de l'acheteur, qui de lui-même lui enseignera ce concept. Sa force réside aussi dans la façon de consommer de la plupart des acheteurs. Lorsqu'un client a besoin de quatre unités d'un même produit, il ne lui viendra pas à l'idée d'acheter quatre déclinaisons différentes de ce produit, il achètera quatre exemplaires d'un seul et unique produit. Quitte à faire quatre fois le même et unique choix, peut-être pas le meilleur dans l'absolu, mais au moins, temporairement, sur l'instant, compte tenu de ce qu'il pouvait savoir, le meilleur pour lui. S'il devait prendre quatre déclinaisons du produit, il lui faudrait faire quatre fois un choix! Le temps et l'énergie que représente un choix est tel que le calcul est vite fait : un choix pour quatre produits identiques plutôt que quatre choix d'un produit! Et puis il y a la loi des grands nombres de l'industrie. Si vous achetez deux mille fois un seul choix, vous paierez moins cher que si vous achetiez mille fois deux choix. D'ailleurs, tout le monde dit : « avoir le choix ». « Avoir les choix », ce serait un peu comme « avoir les foies », ça intimide, ça dérange...

A la fin d'une de ces folles journées consuméristes, je suis tombée sur un article scientifique qui donnait les résultats d'une étude sur la psychologie du choix. La conclusion en est la suivante : pour acheter, il y a un nombre de choix optimal. Pas assez de choix, et l'acheteur fera un choix qui lui semblera forcé. Trop de choix, et l'acheteur fera un choix qui lui semblera imparfait. Dans les deux cas, le choix s'accompagne d'une frustration de ne pas pouvoir choisir de façon « libre et consciente », en bon consommateur au royaume de la concurrence « libre et non faussée ». Rien de révolutionnaire, en somme. Sauf que cela m'a fait réfléchir, bien sûr. Car lors de mes escapades marchandes, j'avais perdu un temps considérable devant le choix souvent pléthorique pour chaque produit à acheter. Pour quel résultat ? Le fait de passer d'un commerce à un autre me permettait souvent de constater que les choix que j'avais faits s'avéraient mauvais, qu'ailleurs j'aurais pu trouver mieux au même prix, ou équivalent à un prix moindre. Et si de moi-même je ne faisais pas ce genre de trouvailles désobligeantes, d'autres personnes, des supposées « amies » entre autres, se prêtaient très souvent au jeu de la frustration mutuelle, dès que j'avais le malheur de leur confier mes « doutes de choix ».


***

Vous permettez que j'en place une ? Une ou deux, c'est-à-dire déjà deux phrases, et tellement plus de mots. Ça va vite ; aucun décompte n'est possible. Avez-vous remarqué comment, lorsqu'on cherche, au cours d'une conférence ou même d'un entretien un tant soit peu formel, à faire durer la phrase et à lui adjoindre un nombre non négligeable de propositions subordonnées et d'incises, le tout s'effondre comme un château de cartes, et, à moins d'être passé maître dans l'art difficile de l'hyperhypotaxe spontanée, l'orateur ne sait plus sortir qu'une fade et incompréhensible bouillie, dont l'apodose se dépose comme une vague moisissure dans les oreilles de l'auditeur ? La phrase que je viens de prononcer démontre que j'appartiens à la catégorie des maîtres orateurs, et peut-être aussi de ceux qui cherchent à tout prix à intellectualiser notre mouvement, qui n'est pas une secte mais qui, à ce que j'en entends aujourd'hui, n'en est pas si éloigné que cela.


***

Il semble évident que le mouvement a, à maintes reprises, souffert des divergences, des dissidences, des malversations et des détournements volontaires ou involontaires de certains, reconnus comme membres ou proclamés comme tels. Il est tout aussi évident que, dans l'assemblée qui est la nôtre, toute tentative de s'inscrire comme porteur d'une vérité, d'une pérennité, d'une paternité ou d'une autorité de quelque nature que ce soit, est vouée à l'échec. Non pas parce que chaque membre, en tant qu'individu, aurait considéré cette mainmise comme une volonté de briser l'état de stagnation volontaire des rapports entre eux au sein de l'assemblée. Mais parce que, comme stratégie relationnelle et comme logique de structuration, cette volonté était précisément celle que nous avions décidé de remettre en cause, et que toute attitude s'en rapprochant était immédiatement jugée suspecte et illusoire.
Si des groupes, des comités, des clans ou des rassemblements ont pu se créer et tisser des liens plus étroits entre certains d'entre nous, ceux-ci avaient toujours pour fondement la précarité et l'absence de représentant.
De l'extérieur ont pu émerger des visions erronées du mouvement sur les motivations individuelles de chacun. Par exemple, la délégitimation de la notion de propriété, souvent rencontrée dans des organisations sectaires, n'a jamais fait l'objet d'une réglementation, d'un rite, ou d'une pratique obligatoire de l'assemblée.
Même si, de par cette attitude en apparence délétère, le risque existait d'une "systématisation du refus de la systématisation", j'ai toujours pu observer, comme beaucoup d'entre nous, que dans les premiers temps de leur participation à l'assemblée, nombre d'entre nous expérimentaient, parfois malgré eux, des tentatives de cadrage et de réglementation de nos activités, du fait de la peur panique provoquée par la perte de repères structurant leur vision des rapports individuels.
Cette peur, comme cycle naturel de la désintégration sociétale idiosynchrasique, a toujours permis les fluctuations nécessaires à l'état de stagnation inter-individuelle de l'assemblée, tel un Sisyphe aux innombrables visages.
Bien entendu, tout ceci ne fut éthiquement et psychologiquement acceptable pour tous qu'en ayant toujours en tête, consciemment ou inconsciemment, l'inéluctabilité de la fin de l'assemblée.


***

Nous restons de marbre devant toute pensée morte bien que notre assemblée se soit donné comme objectif secondaire de disparaître. Avoir en perspective la disparition d’une entité avant même de l’avoir créée n’est pas la moindre originalité de notre regroupement. La politique n’est pas notre but. Nous voulons plus que de changer la société. Vivre ensemble malgré nous en ce monde est un constat de base que tous les membres fondateurs ont discerné. Ce n’est pas non plus la souffrance occasionnée, ni les parcimonieuses opportunités bénéfiques à un état de conscience jouisseur d’opportunisme et de fébrilité, qui activent nos relations réciproques et subtiles. Nos exigences sont plus profondes. Pourquoi voulons-nous détruire cette assemblée que les membres fondateurs ont eu peine à imaginer en tâtonnant, en testant, en pestant parfois ? Qui aurait eu vent de ces délestages de pensée serait passé à côté de nos priorités. Nous recyclons nos idées et, à chaque étape, nous les contrôlons de façon inattendue à nous-mêmes. Sans effort ! La passion qui anime nos échanges est incommensurable. Je crois même qu’elle nous est supérieure. Il faudra que je soumette cette perspective qui ne peut nous échapper.
Nous voulons la fin de notre entreprise communautaire non en la sabordant mais en la boostant de fond en comble, quitte à y perdre des valeurs que nous croyions chères à nos êtres. Se disculper d’une culture, ancestrale par ses origines et modernes par son implantation, n’est pas donner au premier venu, aussi parfois nous nous efforçons d’évacuer d’entre-nous les esprits incapables d’innovations désendoctrinales. En plus de créer de nouveaux concepts, notre communauté exige une maîtrise provocante de notre schizophrénie. La résistance est hors de notre tempérament, et le terrorisme, son quasi-synonyme, encore moins. Nous ne luttons pas, nous façonnons ! Nous nous façonnons ! Notre exigence envers nous-mêmes se doit d’être supérieure aux exigences que nous exerçons sur les autres membres de notre société discrète.
Forcer notre groupe à atteindre le point de non-retour en le perfectionnant et en lui faisant atteindre son apothéose se doit d’être en notre conscience même lorsque nous côtoyons des non-initiés ou des novices.
Nous ne formulons aucune revendication. Notre force est de ne pas avoir fondé un pouvoir, qu’il soit nouveau ou renaissant. Notre champ d’action est devenu quotidien et invisible, routinier et imprévu, comme un tableau que Dali aurait aimé peindre sans contours et sans se sentir obligé de le finir. N’ayant pour seule autolimite que de recréer la vie identiquement différente. Avec plus de perspective et de relief.
La taille de notre équipe soudée risque de nous poser problème. Mais nous n’en sommes pas encore là. L’un de mes espoirs est aussi de croire que nous continurons de rencontrer d’autres personnes aux exigences efficaces et primordiales. Serais-je mort avant ces lendemains qui chantent ? Non, puisqu’ils chantent déjà depuis le jour de ma prise de conscience, ma prise de position, depuis ma découverte que le monde est mien, est nôtre.


***

Je n'ai pas l'habitude de me relire, mais là comme le recueil passe de main en main sans arrêt, il fallait bien que je le fasse pour retrouver le fil. Bon.

J'en étais donc arrivée au point où ma position de consommatrice soumise à la dictature du rapport qualité-prix commençait à m'être insupportable. Je ne crois pas que cela avait un rapport avec mon idiosyncrasie. Ce n'est pas le fait que des millions et des millions de personnes dans notre société agissent exactement de la même manière que moi qui me posait problème, mais plutôt le fait qu'autant de personnes soient condamnées à faire la même chose. Parce que c'est cette résultante du fordisme qui me répugnait le plus : non seulement les produits étaient fabriqués à la chaîne, mais ils étaient aussi achetés et consommés à la chaîne. Ce qui me gênait, c'était qu'autant de personnes subissent ces chaînes. Et qu'elles aient à payer pour le faire. Évidemment on pouvait lutter pour que les gens qui travaillent dans les usines soient moins contraints par ces chaînes. Mais malgré tout, ceux qui travaillaient dans ces usines payaient de leur temps et de leur énergie contre un salaire. Or aucun consommateur qui payait de son temps et de son énergie pour se conformer aux principes de consommation du système de distribution n'était payé pour le faire. Je sais ce que vous allez me dire : ce temps et cette énergie-là, ils étaient bien plus importants lorsque, il y a quelques décennies, n'existaient pas les grandes entreprises de distribution. Donc, quelque part, l'économie faite sur le "prix" à payer pour les produits contre-balance ce "gain" de temps et d'énergie. Le problème c'est qu'il y a imbrication de beaucoup de choses. Quand mon arrière-grand-père allait acheter ses vêtements ou ses légumes aux marchés du village, il y allait à pied ou à vélo, il en avait pour un quart d'heure, et une fois sur place, il faisait la queue aux étals, en discutant avec les gens du coin. Moi, quand je veux faire mes courses, je dois prendre ma voiture pour aller à la grande surface en dehors de la ville, j'en ai pour un quart d'heure. Une fois sur place, je ne fais pas la queue aux étals, mais je la fais à la caisse. En revanche je ne discute plus avec les gens du coin. Parce qu'il n'y en a plus une centaine, il y en a plusieurs milliers... Du coup, toutes les informations pratiques, toutes les expériences qui s'échangeaient auparavant pendant les temps d'attente au marché, il faut les retrouver ailleurs, en consommant autrement, téléphone, ordi, café, etc. C'est malhonnête comme raisonnement ? Non, je ne crois pas. On n'a jamais gagné de temps. On l'a simplement organisé différemment, et pas forcément dans le sens de la simplicité. Et pour ce qui est de l'énergie, si on en a gagné à court terme, je crois qu'à long terme, vu toute l'énergie fossile qu'on a utilisé, on va bientôt en perdre beaucoup...

Cette petite parenthèse était juste là pour dire que je ne vois pas du tout la grande distribution comme un progrès. Une évolution, c'est certain, mais certainement pas meilleure que ce qui existait avant. C'est pourquoi je n'ai eu aucun problème à modifier mon comportement vis-à-vis de son credo : le sacro-saint rapport qualité-prix.


***

Merci aux intervenants précédents qui créent en moi de nouvelles pensées. D’abord, je confirme que la puissance asymptomatique ne dégénère pas tant qu’elle s’offre une redoutable légèreté. En particulier, le concept de vitesse, valeur suprême dans un monde où tout se doit d’accélérer, doit toujours être relativisé. Nous ne sommes pas les premiers à calculer celle des automobiles, d’autant plus que c’est de l’arithmétique de base. Distance parcourue divisée par le temps. Ce dernier correspond au temps mit à parcourir cette distance, plus le temps de travail nécessaire à gagner l’argent qui permettra de s’acheter le véhicule, à s’acheter le carburant, à payer l’entretien du véhicule, plus le temps perdu à chercher un emplacement pour se garer, plus le temps passé à regarder et payer des publicités de véhicules. Ainsi la vitesse réelle d’un véhicule est dérisoire. Même pas celle d’un cycliste lambda. Tout ceci sans compter les effets négatifs que sont les guerres pétrolières, les pollutions maritimes et atmosphériques, les tonnes de matières utilisées à confectionner des routes.
En fin de compte les véhicules relèvent des inventions utiles à la sacro-sainte économie de marché plutôt qu’à celles réellement libératrices des humains que nous sommes. Et puisque « la foule ne redevient peuple qu’en temps de crise», le système politique et social actuel saura trouver un moyen de contourner, après un enrichissement décuplé, l’écueil énergétique…
Même les accidents de la route sont devenus banals. Au nom de l’entraide alors qu’il ne s’agit que d’optimiser notre sensation de vitesse, les médias nous informent des lieux des accidents et nous en donnent la description matérielle. ‘’’Attention, un camion s’est couché sur l’autoroute A1 en direction de Lille entre…’’’ Par contre qu’est-il advenu des personnes ? Et en plus les médias et l’État nous infantilisent avec leur cher ‘’’Bison futé’’’.
Après une courte page de pub, je vous parlerai des medias. La télévision est-elle détrônée par Internet ? Ou bien est-elle en train de le phagocyter ? Et que sera le rôle des puissants moteurs de recherche qui s’autocensurent ? Sans parler des rapports étatiques ou commerciaux, automatiques et pernicieux qui risquent de détailler nos mots-clés préférés, nos sites favoris, nos temps de connexions. De plus, d’importants changements résultent des recherches de Peter Brunner, par exemple, qui a fait la démonstration d’une nouvelle interface cerveau-ordinateur. Les paralysés ne seront bientôt plus les seuls concernés par cette conversion de la pensée en action. Les signaux électriques émis par le cerveau de monsieur tout-le-monde seront numérisés. Au début il s’agira d’aider les personnes handicapées, puis de généraliser le concept et vendre un nouveau confort non négligeable. Le progrès ne vaut que s’il est partagé par tous ! Avec un peu d’entraînement, les souris d’ordinateurs deviendront désuètes, obsolètes, caduques. Il sera plus facile d’utiliser son cerveau pour déplacer le pointeur de l’écran. Il sera aussi plus facile d’analyser nos pensées, malgré la conception de nouveaux pare-feux cérébraux.
Après les années télé où nous nous sommes laissés formater et manipuler, de nos jours nous nous laissons analyser. La manipulation risque donc d’être plus subtile. Notre force, la force de notre assemblée est que chacun de ses membres, chacun d’entre-nous connaît la façon qu’ont les humains de pervertir leur plus belles inventions. Et tout cela sans comploter. C’est juste une évolution humaine constante. L’autocontrôle possède des relents de soif de toute puissance. Et nous dans tout ça ?

NOUS >>page suivante

Récupérée de « http://fr.wikipen.org/wiki/NOUS »