NOUS 7
Un texte de Wikipen.
Nous mîmes sept mois pour finir la maison. Enfin il restait quelques détails à peaufiner mais le principal était fait. Le terrain était aménagé, le toit refait, les chambres aménagées, les combles isolés, la cuisine fonctionnelle et nous avions même récupéré un chauffe-eau à gaz que nous faisions fonctionner avec une bouteille de butane. Les habitants des villages alentours nous connaissaient tous et nous entretenions d’excellents rapports. Nous subvenions à nos besoins grâce à notre production. Soit directement, soit indirectement, via la vente d’objets artisanaux en bois sculpté ou encore des véhicules que nous remettions en état.
J’avais convaincu Étienne de me laisser le mandat de maire du village qu’il briguait. Les élections approchaient et comme toujours depuis trente deux ans il était le seul candidat à la mairie. Cette année je voulais me présenter. J’avais démarché tous les habitants et ils me faisaient confiance. Étienne aussi et de toute façon je lui avais garanti qu’aucune décision ne serait prise sans son approbation. Mon expérience politique était en tout point comparable au néant. Je n’avais pas la prétention de faire un bon maire pour cette commune en particulier. Cependant je pensais avoir la carrure pour assumer ce rôle. Le but de ma démarche était de profiter du système tout en continuant l’expérience. Si j’étais élu l’État me verserait une rente qui permettrait d’alimenter le système d’échange a priori. Et surtout je pourrais quitter Christiania puisque je disposerais d’un logement de fonction à la mairie. Un studio tout équipé à l’étage. La phase trois de l’expérience allait bientôt débuter. Il était temps de quitter mes amis et de les laisser prendre les rennes.
Je n'étais pas indispensable, je ne l’ai jamais pensé. Le principal était fait. Tous avaient compris qu’ils étaient capables. Qu’il ne tenait qu’à nous de construire nos vies. Le monde est ce que nous en faisons. Cette phrase avait sous nos yeux pris tout son sens.
Nous étions en contact avec des associations qui se chargeaient de l’insertion des jeunes en difficulté. Les échanges étaient fructueux, la plupart des jeunes qui venaient en stage chez nous ne désiraient que rester. Des sans-abri venus de Paris grâce au bouche-à-oreille venaient régulièrement grossir nos rangs si bien que nous devions installer les tentes dans le jardin pour loger tout le monde. Il fallait tout de même limiter l’immigration car nos réserves de nourriture étaient limitées mais nous n’imposions volontairement aucune exclusion. Les gens comprenaient d’eux-mêmes qu’ils devaient trouver leur voie. Ils devaient propager le mouvement aux quatre coins du monde. Ils devaient contaminer tel un cancer le système.
P. Q. et tutti quanti. Avec un tel surnom, chacun se souvient de moi. Afin de démontrer et démonter l’absurdité économique actuelle, je limitais mes théories à un seul produit indispensable de nos jours en Occident. J’enseignais l’économie P.Q.niaire. Vous comprenez les étudiants maintenant ! Donc, à ma peau basanée, j’ajoutais un fond d’accent italien. Quelques étudiantes craquèrent. Il y avait erreur sur la marchandise. Après avoir vaincus les premiers rires, je pouvais commencer la théorie.
Je commençais chaque année par le même exercice. Calculer pour un foyer moyen français le nombre de rouleaux de papier de toilette utilisés par an. Et convertir ce résultat en mètres de papier par seconde. Ensuite je leur demandais d’en déduire l’accélération de la déforestation que cela engendré sachant que moins de 10% du papier étaient recyclés. Une fois l’immersion économique aux implications écologiques mondiales bien ancrée, je précisais qu’il ne serait pas question de carré, ni de disque démaquillant. Pas plus que de lingette, de serviette hygiénique, de couche pour bébé, ou de couche pour personnages âgées. « Le papier toilette, disais-je, nous occupera toute l’année ! Il y a de la matière ! » Au début, certains ne me croyaient pas sérieux. Ils déchantèrent vite ! Le cours était aussi dense que possible. Il ne fallait donc pas trop perdre de temps si je voulais boucler le sujet en fin d’année.
Alors, je me lançais. « Le papier toilette sert à se nettoyer les parties génitales et l’anus. Dans cet ordre ! » Un peu d’hygiène ne fait pas de mal. Ensuite je délirais sur l’épaisseur, le format. Je survolais les distributeurs de papier afin de consacrer plus d’attention à la matière précise du produit et à toute la technologie nécessaire à sa fabrication. Je faisais alors mon numéro sur les magazines ‘people’ que l’on ne pouvait même pas recycler sans se salir les mains. C’était de mauvais goût ! Et j’adorais ça ! Je redevenais sérieux en définissant les zones géographiques utilisant le papier toilette en y ajoutant un petit historique. Ensuite je détaillais l’éventail des autres cultures et de leurs différentes solutions trouvées à la merde qui reste collée au cul. Quel mauvais goût j’avais ! J’en étais encore au pipi-caca.
Ensuite j’ouvrais une grande parenthèse sur le gaspillage d’eau potable qu’engendraient les water-closets occidentaux. Autre problème de culture ! Je détaillais le principe des toilettes sèches qui auraient permis d’éviter, aussi, des pollutions provenant de produits débouchant les canalisations. Différents systèmes pouvaient être utilisés, mais comme ce n’était pas le cas, et comme cela ne résolvait pas le problème du papier toilette, je passais au chapitre suivant du cours : V€ndr€ ! Je parlais de cette nouvelle technique de marketing qui s’appelait le buzz. Parler du produit avant même sa sortie ! Le bouche-à-oreille était parfois plus efficace que le bon vieux matraquage publicitaire, qui suivait inconditionnellement. Une autre consistait en l’impression de motifs attirant l’œil : toiles de maîtres, des blagues, des BD, des livres libres de droits d’auteur. Tout y passait ! Enfin jusqu’à ce que les religions s’en mêlent. Attention de ne pas froisser les béatitudes religieuses ! Surtout avec un rouleau de PQ ! Le Bureau de Vérification de la Publicité y veillait pour nous ! Le merchandising religieux avait atteint ses limites.
En fin d’années j’envisageais l’avenir du moment. Oh, j’étais inondé de nouveautés toujours plus débiles les unes que les autres. V€ndr€ ! Il faut du neuf pour aguicher le client ! L’humidificateur de papier toilette a toujours eu ma préférence. Il y avait aussi la télé dite intelligente, placée bien en face du siège, qui s’allumait et s’éteignait grâce à des détecteurs infrarouges. Et le sèche-siège. Oui, dans ce cas siège veut dire fessier. Le parfumeur plus qu’intelligent qui vaporisait proportionnellement à l’intensité des odeurs. Là, je me lâchais ! Et je terminais toujours mon cours par une blague. Elle était déjà connue à l’époque mais je l’adorais celle-là : une derrière (ah ! ah !) de mauvais goût ! « Quel est le point commun entre un prof qui commence sa retraite, et des hémorroïdes. » Lourd silence pesant des tonnes. « Ils sortent tous les deux du corps en saignant. »
Ainsi le monde subtil et merveilleux du papier toilette me permettait de délirer tout en démontrant les innombrables et dangereuses absurdités d’un geste quotidien qui, dorénavant, poussait à la réflexion. Dès le second cours et cela jusqu’au dernier, je demandais aux étudiant(e)s de trouver d’autres produits, d’autres matières à penser. Ils m’assiégeaient avec leurs propres expériences, leurs propres trouvailles, leurs propres théories. Plus ils se montraient volontaires, perspicaces, inventifs, et plus mon plaisir se décuplait. Je ressentais alors l’utilité de mon boulot d’enseignant !
Vous vous êtes peut-être demandé ce qu'il était advenu de mon petit paquet de mouchoir bleu perdu au milieu de mon caddie de denrées jaunâtres ? Le livre d'or commence à être pas mal utilisé, alors évidemment, il faut faire des petits retours en arrière pour ne pas perdre le fil... Quoi qu'il en soit, cette première expérimentation supermarchée n'eut pas le retentissement que j'espérais. En un sens, je pris conscience plus tard que cela m'avait permis d'aller plus loin, piquée au vif par cette vulgaire fin de non-recevoir mon petit grain de sel dans les rouages de la grande distribution. Le plus dur fut de supporter le regard interrogateur et dubitatif des autres consommateurs qui faisaient la queue à la caisse autour de moi. Beaucoup m'ignoraient seulement et simplement. D'autres riaient sous cape. J'espérais surtout qu'aucun néo-vichyste n'irait signaler mon cas à un agent de sécurité avant que je puisse poser mes premiers paquets de cadmium sur le tapis roulant de ma caissière. La question que je me posais à ce moment clé était quelque chose comme : "Est-ce que je bénéficie de l'immunité consumériste à partir du moment où j'ai posé au moins un article, ou seulement lorsqu'ils sont tous sur le tapis roulant ?" Tout ce fromage pour si peu, franchement ! Mais bon, il faut bien commencer à un niveau ou à un autre...
Lorsque Christine m'adressa son morne bonjour agrémenté d'un sourire purement technique, j'arrivais à peine à la regarder en face, et j'étais incapable de prononcer la moindre syllabe. Incapable aussi d'enfourner le moindre bout d'emmental dans un sac en plastique, mes yeux restaient fixés sur le petit paquet bleu qui s'approchait inexorablement du petit lecteur de codes barre rouge de Christine. Il y avait un code barre sur mon régime de bananes sous célophane, sur mes assiettes en carton ambre, sur mon jus de citron, sur mes plaquettes de chocolat dorées, sur ma poche de pamplemousses, sur mes bloc-notes et ma patafix, et sur tout le reste. Il n'y avait PAS de code barre sur ce petit paquet de mouchoir bleu, et j'espérais bien que Christine me pose LA question : "Vous l'avez trouvé comme ça dans le rayon, ou bien ça faisait partie d'un lot ?", à laquelle je mentirais : "Non, je l'ai trouvé comme ça." afin qu'elle fasse appel à un collègue pour aller vérifier, qu'il lui confirme que les mouchoirs sont vendus par lot, et qu'elle me dise qu'elle le garde si je ne veux pas acheter un lot complet. Je n'eus pas le temps de me remémorer tout mon scénario en tête, Christine était en train de prendre de sa main droite le petit paquet, et restait interrogative. Oh, cela n'a pas duré plus d'un quart de seconde. Quart de seconde qui, bien sûr, m'a paru au moins une heure. Puis, tout benoîtement, elle se tourna vers moi en déclarant "Vous avez oublié votre paquet de mouchoirs."
J'avoue, j'ai été complètement prise de court par ce minable déni. D'abord, la déception me submergea et ne me permis pas de répondre autre chose qu'un petit oui gêné. Ce trouble dura jusqu'au moment du paiement, qui, d'un coup, me fit énormément plus mal que si j'avais pu faire mon petit numéro. Ce n'est qu'en sortant du supermarché que la colère pris le dessus. LA CONNASSE ! Elle l'avait fait EXPRÈS ! Elle n'avait pas envie de se faire chier à vérifier que j'avais pris le paquet dans le magasin, parce que ça ne valait pratiquement RIEN. Avec le recul, je me suis dit qu'elle avait dû se douter que je cherchais à attirer son attention sur ce paquet avec mes différences de couleurs, parce que j'étais une emmerdeuse. Et elle m'avait matée ! Et moi, toute aussi CONNE, incapable de trouver la bonne répartie ! En fait, je n'avais qu'à m'en prendre à moi-même, à mon manque de préparation et d'à-propos, à mes lacunes en improvisation, à ma timidité, tout simplement ! Heureusement, ma fierté a pris le dessus. Et j'ai décidé de recommencer, et de ne pas me laisser faire.
Le système d’achat a priori commençait à montrer ses limites. Les tensions revenaient polluer l’ambiance. Le problème était que nous n’avions pas d’ouverture sur le monde. Notre production ne suffisait de plus pas à satisfaire toutes les envies. La demande devenait supérieure à l’offre. Quelle horreur de parler ainsi ! Lorsque quelqu’un achetait a priori quelque chose les autres en fixaient le prix. Ce qui semblait utile pour tous ne valait quasiment rien et ce qui semblait futile valait une fortune. Les débats étaient houleux ! L’expérience démontrait avec brio la dichotomie entre besoin et envies. Les besoins, nous l’avions tous compris, se limitaient à ce qui était vital : santé, nourriture, abri, réflexion… Oui nous avions décidé que le travail cérébral était aussi un besoin vital. Avec les envies en revanche nous pénétrions de plein pied dans l’infinité du futile. L’humain peut avoir envie de tout et de n’importe quoi. Juste pour satisfaire quelque chose en lui qui prend trop de place et qui devient trop vite insatiable.
Il ne servait à rien de chercher à détruire les envies. De même qu’il est inutile de détruire une usine ou un champ d’OGM lorsqu’on essaye de détruire le système capitaliste. Car s’attaquer aux conséquences c’est se battre contre des moulins à vent. Détruisez une usine et elle se reconstruira deux cent mètres plus loin. Chassez le naturel et il revient au galop. Nous avions donc décidé de nous attaquer aux causes profondes. En réduisant à néant les causes nous supprimerions inéluctablement et définitivement toutes les conséquences…
Les causes de nos envies se trouvaient enfouies en chacun de nous. Nous devions tous cheminer intérieurement à leur rencontre. Le plus difficile était de concilier envie de confort et envie de futilité. Nous ne devions pas réduire le confort. Tout le monde recherche le confort. Établir un système où les humains seraient contraints à un confort spartiate est voué à essuyer une cuisante défaite. Mais quelle est la différence entre confort et futilité ? Là encore chacun adhère à un point de vue qui lui est propre. Le jugement est subjectif. Pour nous éviter d’interminables palabres nous avions donc décidé de modifier le système.
Dorénavant nous devions différencier et désolidariser notre outil d'échange de l'outil-besoin capitaliste. Nous devions nous dégager de l'interface qui les liait pour évoluer. L'ouverture sur le monde capitaliste devenait une affaire personnelle mais aussi une affaire collective. L'envie de posséder des choses futiles pouvait être transfigurée en désir de travailler à la recherche de la qualité. Pour améliorer notre confort. La conccurence entre nous devait être positive et source de motivation et non pas source de conflits d'intérêts. Tout ceci en conciliant les sensibilités de chacun.
Je me désolais de contempler l’inénarrable spectacle que la société de consommation imposait à mes sens. C’est vrai au théâtre ou dans une salle de spectacle si la représentation ne nous plait pas il suffit de s’en aller. De fermer les yeux ou de se boucher les oreilles. Mais ce spectacle qu’est notre société nul moyen d’y échapper. Je décidais donc un matin de devenir actrice. Je ne voyais que cette possibilité pour me détacher de mon statut de spectatrice insatisfaite.
Ce qui m’exaspérait le plus c’était les joueurs de rapido dans les bars-tabacs. En fait c’était la Française des jeux. Mais il ne servait à rien de s’attacher à détruire cette infâme entreprise tant qu’il y aurait des joueurs assez stupides pour gaspiller leurs thunes… Je me levais donc beaucoup plus tôt qu’à l’habitude et je me rendis dans un grand bar-tabac qui vendait tellement de tickets de rapido par jour que la Française des jeux y avait installé huit écrans plasma géants. À sept heures du matin une foule de joueurs invétérés était agglutinée, inerte et hagarde, en proie à son insatiable soif de gain. J’avais mis une robe de gitane verte et rouge, un foulard noir et je tenais dans les mains un vieux balai. Je ressemblais à une sorcière !
J’entrai dans le bar en chevauchant mon balai et je hurlai : « Vous serez tous perdants ! Que la poisse s’acharne sur vous ! Je vous maudis ! » Puis je restais sur place et je dévisageais tous les joueurs en faisant mine de leur lancer des sorts. Je fis le tour du bar en touchant les écrans et en récitant des incantations. Les joueurs regardaient leurs tickets, certains devenaient blêmes. Beaucoup m’invitèrent à quitter les lieux mais je commandai un café et comme j’avais cessé de hurler le patron était bien obligé de me servir. Je parlais toute seule à voix haute en utilisant avec excès des mots comme poisse, guigne, malchance, perte, perdant etc. Le champ lexical de la défaite fut passé au crible. En dix minutes la quasi-totalité des joueurs avait fui le bar, dépités. Ceux qui restaient étaient en fait les moins joueurs. Ils n’entretenaient aucun rapport sacré avec la chance. Ils jouaient peu pour passer le temps ou pour tenter le coup anecdotiquement. Les joueurs compulsifs, eux, avaient fui. J’en étais certaine. Ces joueurs étaient malades, ils avaient leurs superstitions. Le fait que je les maudisse et que je leur rabâche qu’ils seraient poisseux les mettait mal à l’aise. L’entropie pénétrait leur cohésion spirituelle. Heureusement qu’aucun de ces joueurs ne gagna lorsque j’étais dans le bar. Ceci ajouta à l’effet et acheva de les convaincre. Le moins content c’était le patron du bar. Son chiffre d’affaires serait plus bas que d’habitude. Depuis dès que je le peux j’enfile mon costume de sorcière et je vais porter la poisse aux joueurs de rapido et de gratte-gratte. Je n’ai pas encore pris de raclée, peut-être parce que j’ai un balai dans les mains. Peut-être parce que les malédictions font toujours peur aux plus faibles…
Je reviens sur ce que j'écrivais précédemment. Ce nous entendions lorsque nous évoquions le terme qualité était en fait totalement indépendant de tous jugement de valeur. Lorsque le terme qualité est utilisé par un humain lambda il s'agit souvent d'un jugement de valeur. Exemple, tiens cette voiture BMW est de qualité, sous-entendu elle est bien, solide, puissante, plaisante, jolie etc. De même l'humain lambda utilise souvent à tort et à travers l'expression qualité/prix ; expression qui traduit bien un jugement de valeur. Le problème c'est qu'ainsi le terme qualité est indéfinissable. Personne n'a exactement les mêmes goûts ni les mêmes perceptions et donc personne n'a exactement les mêmes jugements de valeur. Le dilemme c'est que le terme qualité est ainsi piégé. La qualité est-elle objective ou subjective ? Peu importe dans un cas comme dans l'autre elle est indéfinissable. Donc ce que nous entendons par qualité n'est ni subjectif ni objectif, la qualité nous précède. La qualité n'est pas définissable car elle est située avant nous. Nous pouvons donc juste la sentir. Vous savez lorsque vous regardez un coucher de soleil, cela vous paraît beau, vous ressentez la qualité. Lorsque vous le prenez en photo et que vous le regardez ensuite chez vous, vous le trouvez mièvre et fade. Même si la photo est réussie vous n'aurez pas le même ressenti que lorsque vous contempliez le coucher de soleil directement et en temps réel. Cette perception est pré-intellectuelle. C'est ainsi que nous pouvons percevoir la qualité. Mais nous ne pouvons pas la définir vraiment car nos sens et notre conscience la perturbent, la corrompent.
En fait nous utilisons le terme qualité pour remplacer ce que les gens appellent en général la réalité. Parce que la réalité nous précéde aussi. Donc finalement la place que nous donnons au terme réalité se trouve au niveau de la subjectivité. La réalité pour nous est différente pour tous les êtres humains car elle est conditionnée par nos sens et notre conscience. Et alors il reste le terme qualité pour nommer ce qui est commun à nous tous, ce qui est situé avant que nos sens nous en fasse prendre conscience. Il ne s'agit pas seulement d'intuition, cela peut se développer. C'est ce développement que nous avions nommé "recherche de la qualité /de l'excellence". Pour vous donner un autre exemple, un orfèvre peut travailler à la chaîne et faire des beaux (subjectif) bijoux mais ces bijoux ne plairont pas à tout le monde et très peu de personnes diront que ce sont des bijoux de grande qualité. A contrario un orfèvre peut être en harmonie avec la matière qu'il utilise, la sentir, et travailler avec la recherche de la qualité, de l'excellence, et alors il fera un bijou unique de grande qualité (ni subjectif ni objectif) et ce bijou de grande qualité peut importe les jugements de valeur beau ou pas beau, n'importe qui, même s'il trouve le bijou immonde, sera tout de même ammené à avouer que le bijou est certes moche pour lui (jugement de valeur) mais tout de même de qualité (pas de jugement de valeur). C'est sans doute ce qui se passe avec les chefs d'oeuvre, qu'on aime ou pas on sent tout de même la qualité.
Cet aspect est assez fortement lié à une question de "profondeur". Il y a sûrement un terme plus adéquat mais nous ne voyons pas lequel pour l'instant. Cette profondeur est souvent confondue avec la notion de travail. En gros, plus un objet a nécessité de travail, et plus il est considéré comme profond. Hors la profondeur ne dépend pas simplement du travail, elle dépend aussi du sens. Une personne qui passe sa vie à collectionner les capsules de canettes de Coca-Cola peut investir autant de temps dans son activité que le facteur Cheval à construire son palais, pourtant le sens n'est pas le même. La majorité des gens jugera que la collection de capsules est de moindre qualité que le palais du facteur Cheval. Et de la même façon, certaines œuvres prennent beaucoup moins de temps à réaliser que le palais du facteur Cheval, et pourtant beaucoup de gens accordent plus de qualité à celles-ci. Lorsqu'il s'agit d'oeuvres dont la diffusion est importante, cette distinction entre sens et temps de travail se fait plutôt "bien", parce que le nombre de personnes qui reçoivent l'oeuvre est tel que les "supercheries" ou autres production vides de sens sont plus facilement démasquées. Bon, tout ça, c'est quelque chose qui a été très finement pensé par Duchamp par exemple, avec son bidet signé, et tout ce qui s'en suit. Mais dans le monde du cinéma expérimental, par exemple, où l'audience est beaucoup plus restreinte, on rencontre assez souvent des impostures, des personnes qui se font un nom simplement parce qu'elles font des films qui leur a demandé trois ans de préparation, ou dix mois de montage, pour accoucher d'une souris. Ici, la notion de qualité est pervertie parce qu'elle ne se préoccupe que du temps de travail, et laisse de côté celle du sens…
La qualité telle que nous l'entendions était par rapport à soi-même. Car rechercher la qualité en se basant sur les jugements de valeurs des autres, en essayant de leur faire plaisir est voué à l'échec. La recherche de la qualité est donc personnelle. Il s'agit d'une recherche hors des sentiers battus, hors des jugements de valeur, hors de la conscience et hors des perceptions classiques.
Après mes cours d’économie et tutti quanti, depuis que je connaissais l’un de mes voisins, le papy homosexuel, j’allais chez lui comme j’allais chez moi et vice-versa. Il était encore jeune, surtout d’esprit. Il était obligé de travailler malgré ses 72 ans. Il distribuait de la publicité dans les boîtes aux lettres, sa retraite misérable ne suffisant pas et ses enfants avaient coupé les ponts. « Ils ont eu raison, disait-il. J’étais devenu exécrable. Ils en ont trop bavé avec moi. » Il a été complètement désocialisé dès qu’il a perdu son emploi de chef d’agence d’assurances. Il connu alors une très longue période de chômage. Le suicide le guetta souvent. Il sut à chaque fois prendre sur lui.
Déjà quand il travaillait son n+1 lui demandait d’être plus autoritaire avec son équipe. Mon voisin se sentait aussi responsable que chef à ses propres yeux et n’ouvrait pas le parapluie pour se protéger alors que ses collègues rampaient dans des abris anti-atomiques. Il assumait ses choix et cela lui avait valut longtemps de belles récompenses professionnelles. Promotions, en veux-tu, en voilà ! Il monta vite les premiers échelons en démarchant de nouveaux prospects. Sa machine à gagner s’enraya lorsqu’une nouvelle technique de travail apparut.
Chaque action était quantifiée dans un barème précis qui donnait le temps théorique à ne pas dépasser. Au début, zélé, il fit les meilleures progressions de chiffres sur l’ensemble de sa région et obtint une place enviée au niveau national. Puis, petit à petit, les normes changèrent, et les normes changèrent, et encore, pour accélérer les rythmes. Pour optimiser les nouveaux objectifs. Et cela à chaque niveau hiérarchique. Surtout que chacun devait fixer lui-même ses objectifs. À trop forte concurrence, il y a surchauffe. Il craqua et pleura devant ses collègues.
S’ensuivit une profonde dépression qui dura plusieurs mois. Malgré l’humanisme envers le personnel de son équipe, personne ne vint le voir. La perversion du système d’évaluation par une notation personnelle engendrait a priori une reconnaissance. À terme la concurrence entre chaque équipe et entre chaque membre de chaque équipe accentuait les conflits, et prononçait la perte du lien social par l’individualisation. Isolé de ses collègues il perdit de sa superbe et perdit femme et enfants. Il était alors loin de l’ambiance de travail de quand il avait débuté. Il avait perdu le même jour, l’amour du travail et l’estime de lui-même. Je l’aidais dans la limite de ce que pouvait accepter sa fierté mal placée. Et pourtant je ne pourrais jamais rembourser les nouvelles perspectives qu’il m’a offertes.
Les élections s’étaient déroulées dans le calme et je fus élu maire. Comme convenu avec Étienne il était mon second et le conseil municipal demeura inchangé. Je quittai Christiania pour m’installer au premier étage de la mairie. La dernière phase de l’expérience était lancée ! J’avais laissé mes amis gérer leurs vies. Déjà presque un an que l’aventure avait débuté. La maison était devenue une des plus belles de la région et les agents immobiliers du coin se battaient pour obtenir sa vente. Des clients anglais étaient prêts à payer une fortune pour s’installer ici. À grand renfort d’euros ils voulaient installer l’eau courante et l’électricité et puis bien sûr creuser une piscine couverte. Sans oublier le téléphone, l’Internet et un grand garage pour ranger les 4x4 énormes afin qu’ils puissent régraisser à loisir ! Nous refusions sans discuter toutes ces propositions.
L’évolution la plus notable fut sans nul doute les liens qui s’étaient tissés avec les communautés qui utilisaient le SEL, ce qui élargissait significativement le réseau d’échange.
Petit à petit, certains partirent découvrir de nouveaux horizons et d’autres nous rejoignaient. Une sorte de dynamique nous animait. L’expérience n’avait pas de fin, du moins elle avait pour conclusion de ne pas se finir. Ce qui était important c’était le message. Nul besoin du système capitaliste ou communiste ou que sais-je encore pour vivre confortablement. Quelle utopie nous direz-vous ! Pourtant ce que nous venions de réaliser à notre échelle était une preuve de la fertilité du champ des possibles. Le système capitaliste pouvait s’écrouler sans que cela ne change rien pour les humains. Si nous avions besoin d’un pont nous le faisions. Des pierres, du bois, de l’acier, qu’est-ce finalement ? Des matières qui ne trouvent d’intérêt et de raison d’être que par le traitement qu’opère l’humain dessus. Si nous avons besoin d’électricité nous avons des centrales, des éoliennes etc. Il suffit juste de les faire fonctionner n’est-ce pas ? Si nous avons besoin de nourriture nous avons des champs, des vergers, des élevages, des usines agroalimentaires etc. Il suffit juste de travailler n’est-ce pas ? L’humain est la plus grande richesse - pour lui-même - sur Terre. La confiance et la qualité sont les maîtres-mots. Pas de confiance pas de système car pas d’échange. L’échange c’est ce qui fait fonctionner l’humanité. L’humanité peut donc survivre et s’élever dans tout système où est instaurée une confiance réciproque et solide entre les individus et l’outil d’échange commun. Et le terme outil est d’une importance vitale ! Le système capitaliste impose l’argent comme « Le Besoin Suprême et Unique » alors qu’il ne devrait s’agir que d’un outil. Quelle bêtise ! L’expérience avait donc annoncé le retour de l’outil pour gérer les échanges entre humains. L'expérience avait également annoncé le retour de la qualité, dégagée du piège dans lequel elle était tombée. La prise de conscience que cela imposait était telle que je n’avais malheureusement trouvé des volontaires que parmi les sans-abri ou les jeunes en difficulté. Il est plus facile de passer de la misère à la « richesse » que de passer de l’opulence à la « misère ». Ce qui soulevait la question de la redéfinition des valeurs.

