Nationale 7
Un texte de Wikipen.
Road Movie
C’était fin 1977 pendant les vacances scolaires.
Nous étions en terminale, ma deuxième terminale, dans un lycée technique « dur » du sud de la France et nous n’avions pas franchement envie de travailler.
Mon ami D « parisien » ne rêvait que d’une chose : retourner à Paris.
Étant plus fortuné que moi il avait une voiture, une belle 2CV grise qui passait partout, vraiment partout !
Aussi quand il me proposa de l’accompagner à Paris, après quelques hésitations, j’acceptai volontiers. Mes hésitations venait du fait que désargenté j’aurais du mal à participer aux divers frais de la virée, il balaya mes inquiétudes d’un revers de la main…
Nous partîmes la gueule enfarinée et les mains dans les poches avec juste un plein d’essence, un bidon en plastoc, un tuyau de caoutchouc et mon poste de CB.
À quelle heure partîmes-nous ? Je m’en rappelle plus, le seul souvenir qui me reste c’est que nous manquâmes de carburant en pleine nuit entre Avignon et Lyon et que nous siphonnâmes les réservoirs de quelques imprudents ayant laissé sans clé les bouchons de leurs réservoirs…
Plus tard vers la fin de la nuit D, n’en pouvant plus de conduire, me passa le volant, j’avais pas le permis en ce temps-là mais je savais conduire aussi bien qu’aujourd’hui.
C’est au petit matin que l’incident se produisit.
Je roulais pépère sur la N6, des erreurs de cap nous avaient fait perdre la N7, quand passant devant un dégagement de la route, D se réveilla et me dit : - Tourne à droite vite, y’a des flics, ils ont fait signe dans notre direction, arrête-toi et passe-moi le volant !
Deux motards démarrèrent peu après notre passage et j’avais rien vu !
Nous prîmes la première route à notre droite qui se présentait et fîmes comme prévu, puis roulâmes au jugé jusqu’à rejoindre la nationale plusieurs dizaines de kilomètres plus au nord et plusieurs heures aussi, perdus que nous étions dans la pampa…
Peu après avoir rejoint la nationale, deux motards nous remontèrent et nous intimèrent l’ordre de stopper, ce que nous fîmes morts de peur.
Le gros gradé ordonna à D de descendre et se mit à fouiller la bagnole, il tomba sur le bidon, le tuyau, ma CB et un flacon de « Valium » que prenait D lors des crises aiguës qui le faisaient souffrir le laissant inconscient.
À la vue de tous ces trophées, le gros se déchaîna sur mon pauvre ami D, l’accusant de vol d’essence, du vol de ma CB, de se droguer et me mit à le cogner sévèrement, je fis mine de descendre à mon tour pour voir ce qui se passait derrière la voiture, mais le jeune à tête de nazi me claqua la portière et me menaça me laissant présager que ce serait bientôt mon tour, j’en menais pas large.
Dans les cas de grande émotion D avait des absences et perdait connaissance et c’est ce qui lui arriva, il finit dans le fossé devant la tronche étonnée et un peu ennuyée du gros flic et de l’autre cake de nazi.
Il le secouèrent un peu pour le réanimer et me permirent de descendre, je leurs expliquai sa faiblesse et la raison des médicaments, mais ils semblaient toujours aussi circonspects.
Quand D revint à lui, il pu enfin s’expliquer et nous réussîmes à les convaincre de téléphoner à la station service qui nous avait fourni le carburant « bidon » du bidon. Depuis la radio d’une des motos ce fut fait, la liaison mit du temps à s’établir mais le résultat fut à la hauteur de nos espérances. À la station service, le pompiste qui connaissait bien D mentit et nous sauva la mise.
Les flics nous expliquèrent qu’il ne nous avaient pas vu tourner à droite et de ce fait, ne nous voyant plus, ça leur avait paru suspect et ils avaient passé plusieurs heures à nous chercher dans la région. Des jeunes en 2CV c’est forcément suspect avec ou sans essence fauchée.
Plus tard le gros tenta de vagues excuses et nous dit même que si nous voulions porter plainte nous pouvions le faire au poste, tu parles nous n’avions qu’une envie c’est de tailler la route et mettre le plus de distance possible entre eux et nous.
J’en garde un souvenir intense et chaque fois que je l’évoque mon pouls s’accélère et la pétoche me gagne, aurions-nous fini en taule ?
D est toujours mon ami et est le plus honnête des hommes, c’est comme un frère pour moi, parfois quand j'y pense je me sens misérable de n’avoir pu rien faire tétanisé par la peur de la violence et de l’autorité.

