- — Tiens, sers-toi.
- — Ça ma l’air délicieux.
- — Régale-toi, Fleur.
- — Oh oui !
- — Il est nettement plus romantique d’offrir un bouton-d’or à une femme qu’une renoncule herbacée couleur coing, alors que c’est exactement la même chose.
- — Ce que tu dis là me rappelle un dîner chez Marie. Sa mère avait préparé un diaphragme de bœuf. Son fumet n’eut rien d’inquiétant, néanmoins, sitôt instruites du plat, l’on vit éclore nos moues. Interdites de cuisine, une fois n’est pas coutume, nous respirâmes lorsque d’agrestes onglets envahirent la table.
- — À l’échalote ?
- — Bien sûr.
- — À propos de mets, Fleur, les industriels de la bouffe sont de fins gastronomes, ils soupent à la belle étoile.
- — Le président de TF1 lit Montaigne dans le texte pendant que tu y es.
- — Va savoir.
- — Pour en finir avec nos papilles, ce ne sont pas les fast-foods qu’il faut démonter, mais plutôt l’ossature gustative de leurs plus farouches soldats.
- — Voilà une solution moins radicale.
- — C’est une tâche de longue haleine, certes, aux retombées cependant infaillibles.
- — La confédération à laquelle tu fais allusion, comme la plupart, du reste, puise sa pérennité dans une exposition médiatique que seules des campagnes quasi militaires lui assurent.
- — Je ne pense pas avoir l’attitude hautaine de celle qui, de son cocon, mesure l’insurrection, juge l’action des mutins. Seulement, j’estime qu’user d’une douce révolte conviendrait mieux.
- — Tiens, Fleur, prends cette épée. L’eau, ce n’est pas ce qui manque. Donne des coups dedans.
- — Que tu es bête, laisse-moi t’en dire plus.
- — Volontiers.
- — Avant cela, si tu veux bien, je souhaite ouvrir une parenthèse concernant l’eau, l’occasion est trop belle.
- — D’accord.
- — Imagine que tu disposes de la plus colossale somme d’argent jamais allouée par un État pour la sauvegarde de l’espèce humaine.
- — J’imagine surtout la tête de mon banquier.
- — Ne prends pas cette obligation virtuelle à la légère.
- — Bien madame, bien.
- — Ta mission : l’humanité a soif. Je t’écoute…
- — Avec d’aussi gros moyens, j’élève la plus incroyable embarcation de l’ère organique : un astronef dernier cri.
- — Tu n’envisages aucune étude susceptible de recueillir l’eau là où elle fait le plus cruellement défaut : forages aquifères, rétention de la rosée, désalinisateurs, aqueducs, sources océaniques ?
- — Non, je vais sur Mars.
- — Sur Mars ?... dans quel but ?
- — Pour y trouver de l’eau.
- — Je referme la parenthèse.
- — Et ta révolution, alors ?
- — Je préfère celles qui suintent à celles qui éclatent. Décapite à tout-va chez les rufians et de pires têtes s’engouffrent. Mai 68 fut un formidable coup de fouet pour la société de consommation. Les ex-ministres sont revenus en marchands de frites et nos parents n’y ont vu que du feu. J’espère que tu saisis la portée du phénomène à l’échelle mondiale. L’exercice du pouvoir consiste à tirer parti de l’opinion régnante.
- — Combien de chars latents dans cette guerre des âmes ?
- — Tu n’en perds pas une miette, ça me fait plaisir. Je ne vois qu’une antidote à ce venin qu’est la diversion : lire, lire, lire… le jour où chaque être humain saura lire, le jour où chaque être humain pourra se faire sa propre opinion… Je rêve d’un monde lettré aux grandes capacités d’écoute.
- — Tu penches.
- — Pardon ?
- — Tu penches vers l’utopie. On ne guérit plus du gigantisme, Fleur, il nous rend minuscule. Lorsqu’elles sont impliquées dans les guerres éthiques pour tenter de faire triompher la science, au sens littéraire du terme, les fédérations se débarrassent de tout élan qui puisse elles-mêmes les priver du magot. J’ai longtemps cru le monde dressé par les élites.
- — L’économie repose sur la fracture sociale, les lois accidentogènes et la misère spirituelle.
- — L’économie du mensonge, non ?
- — J’ai pour dessein de vaincre les carcans, institutions politiques et monacales, que l’histoire en sorcière gorge de pierres tombales.
- — Fichtre ! Je ne fréquente pas n’importe qui.
- — J’ai vu des hommes confondus en chiens, d’autres abattus pour rien. J’ai vu ceux que la justice méprise par arbitrage antique. J’ai vu des huiles sans délit avoir des sales gueules et passer au travers des mailles du filet. J’ai vu des figures se porter garants de souillures bien huilées, des figures qui ne sont pas foncées. J’ai vu des âmes sans titre couvertes de gloire, des docteurs ès mérite mal lotis par leur teint.
- — Je te vois bien siéger au Palais-Bourbon, Fleur.
- — Il est de notoriété publique que tout ange intégrant l’hémicycle se sclérose.
- — Simone, Robert et quelques autres sont montés au créneau avec un certain succès.
- — Des exceptions qui confirment la règle. Tant de bienfaiteurs restent anonymes toute leur vie. C’est une vaillance intra-muros, quand d’autres, crânement, convoquent la presse. Lesdits clandestins font preuve d’abnégation et développent une ardeur cyclopéenne, vertus qui leur valent, au mieux, une médaille.
- — Cite moi quelques hauts faits dont l’écho fuse en marge, Fleur.
- — Le désenclavement du troisième âge, l’éveil aux terroirs, le soutien scolaire, le démantèlement des ghettos... lumineuses entreprises qui n’inspirent pas plus que cela nos élus. Ils s’embourbent à vouloir ratisser large alors que toute mécanique demande du mouvement. Prends une idée qui rayonne au grand air, elle s’étiole dès qu’on l’écrit. À mon vaste regret, la rue est un laboratoire qui inspire le dédain, tandis que l’assemblée s’avère être un solvant.
- — C’est un peu vite dit mais tellement bien tourné.
- — Passe-moi le sel, s’il te plaît.
- — Tiens, Fleur.
- — Merci.
- — Dis moi, les critiques ne sont pas tendres avec le dernier opus d’Akinakis Providapoulos. Il aura du mal à remplir les salles obscures. Tu l’as vu au fait ?
- — Il s’est embourgeoisé.
- — Est-ce une raison pour le descendre ?
- — Depuis quand les… depuis quand les dia… depuis quand les diatri…
- — Ça ne va pas ?
- — Tu es assis sur un bout de ma phrase, Fleur.
- — Oh pardon !
- — Depuis quand les diatribes de quelques magazines culturels à propos d’œuvres bâclées, racoleuses ou démagogiques, ont une quelconque influence sur la vie d’un film, d’un disque ou d’un livre ? Les adresses complaisantes autour de l’art sont bien assez nombreuses pour que les productions suspicieuses s’envolent au box-office.
- — Pourquoi les journalistes sont-ils aussi prolifiques lorsqu'une œuvre leur déplaît ? Ils pourraient choisir de se taire.
- — Autant que les metteurs en scène en tirent profit, sous bénéfice d’inventaire.
- — Je trouve un rien putride l'acharnement de certains. Passe encore si les cinéastes visés ont derrière eux un franc curriculum, mais pour un néophyte qui se lance, c'est un véritable jeu de massacre.
- — Les sommes investies sont telles qu'un seul papier peu élogieux prend des allures de crime. Protégeons à tout prix cette liberté de ton chez les critiques, si tant est qu’ils soient intègres, il en va de l'équilibre artistique d'une nation.
- — Laissons plutôt le public seul juge d'une œuvre, cette pollution médiatique autour du septième art me fatigue. Nos experts de tout poil, lorsqu’ils jurent, me font penser à des artistes ratés, reconvertis, mais dont la rancœur exsude.
- — Il nous faut bien ces contempteurs de haut vol qui, respectueux d’un contenu, séparent les films consommables, autrement dit jetables, des films faits pour durer, soumis à ce que je qualifierais d’épure sincère et dont l’approche s’accompagne d’une réflexion solide.
- — Être enclin à ce genre d’effort, tant face à l’œuvre qu’à l’idée que l’on s’en fait, n’oblige point à se répandre en sarcasmes sur le premier divertissement venu, fût-il lourd, hâtif et d’un style désuet.
- — Je ne suis pas du tout d'accord.
- — Passe-moi le sel Fleur, s’il te plaît.
- — Tiens.
- — Merci.
- — C’est vraiment délicieux.
- — Garde un peu de place pour le dessert.
- — Oh ! T’inquiète !
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