Préam-Bulles
Un texte de Wikipen.
Il s'appelle To.
C'est un petit farfadet pas plus grand qu'une chataîgne, mais quand même plus qu'un pois ; c'est petit un pois, même quand on s'appelle Mini (parce que To, en farfadet des plaines, ça veut dire mini). To se considère plutôt comme un farfadet des rivières, mais sa mère, elle, vient des plaines, et son nom vient du même coing.
To aime pêcher les écrevisses et les truites (pour le sport), bronzer sous la neige, coudre des manteaux pour ses amis les arbres du voisinage et faire causette avec tout ce qu'il rencontre, pierre, feuille, chevreuil...
Mais ce que To aime plus que tout, c'est faire des blagues ; des blagues énormes et longues à préparer, de petites blagues à la saveur du spontané. Des farfelues, des toutes dodues, des pleines de poils pour les étoiles... (il s'inquiète toujours qu'elles n'attrapent froid dans le vide intersidéral). Bref, tant que c'est rigolo, on se jette à l'eau. Voilà.
Moi, c'est Sidule, la libellule qui fait des bulles.
Étant Libellule de naissance, et donc extrêmement restreinte tant en terme d'intellect que d'imagination, d'humour ou de conversation, mon champ d'intérêt se limite à peu de choses, surtout lorsque, en guide d'introduction, je vous présente l'un des êtres les plus frivoles, interressés et dispersés qu'il m'ait été donné de rencontrer.
Or donc, et malgré les réserves qu'il me semble essentiel d'émettre concernant le caractère vital de ce passe-temps nonobstant fascinant, je fais des bulles. Beaucoup de bulles. Des roses et des vertes surtout, mais aussi des arcs-en-ciel, ou des bulles en bouquet.
Comment, me direz-vous, un être aussi loquace et extraverti que ce minipouce (héhé !) peut-il se faire l'ami d'une personnalité pauvre, morne et réfractaire à tout dialogue comme moi ? Eh bien, voilà ; il s'avère que To, tout pêcheur qu'il est, n'avait, avant de me rencontrer, jamais attrapé que du plancton d'eau douce. Il s'avère qu'en dépit de sa cuisante passion, nul poisson ou écrevisse ne se laissait persuader. À croire que son charme (?) (héhé !) ne fonctionnait pas sur les aqua-tiques (les farfadets pratiquent exclusivement la pêche au négoce, même si eux la nomment simplement pêche).
Un jour, alors que comme qui dirait, je passais par là, je vis To en pleine négociation avec un bébé écrevisse en langes. To, passé maître dans l'art de la rhéthorique, s'employait à démontrer, aux moyens d'arguments par ailleurs tout à fait implaccables, qui eurent si besoin était, convaincu une grenouille d'embrasser une princesse (héhé !), qu'il n'y avait sur terre meilleure place qu'à ses côtés et qu'en se laissant pêcher, le marmot n'assurait pas seulement son avenir, mais que pour le même prix, il assurait aussi celui des dix-huit prochaines générations d'écrevisses. Le bébé rota. Voilà.
Alors, conscient de mes facultés en psychologie enfantine, et désireux d'aider ce pauvre bougre que je rencontrais pour la première fois, je pris parti, cati-mini, de m'approcher sans qu'on me vît, pour faire une bulle à la Sidule, et de l'enfant tout incrédule, je déridai les ridules.
Soufflant, gonflant et rouspétant, j'émis une bulle. Une de ces bulles dont on est fier. Jaune aux reflets ocres, elle avait la finesse d'un courant d'air et la grâce d'une feuille tombant par nuit d'automne. Oui mais voilà, j'étais trop proche de To, et malgré les mille et une précautions que j'avais prises, To, dans son élan d'orateur italien (le grand-père de To était Sicilien, mais la vague d'émigration qui sévit cet été-là n'épargna pas cette belle famille pourtant si attachée - avec des tentacules - à son pays) fit un pas en arrière et se retrouva, à son insu, dedans la bulle, comme de la glue. Compte tenu de la maîtrise proprement extraordinaire dont je fais preuve lorsqu'il s'agit de bulles et en connaissance du statut de quasi-perfection dont cette dernière en particulier jouissait, nul ne s'étonnera que, non contente de ne pas éclater (comme l'eût fait une bulle de qualité industrielle), ni s'affaisser, cette bulle n'eût pas non plus le mauvais goût de se faire sentir à son invité à un moment aussi crucial de son exposé (il en arrivait aux petites lignes de son contrat avec le malheureux bambin, et les petites lignes, à l'oral, c'est toujours délicat).
Cependant qu'il palabrait de la sorte, la texture de sa voix, filtrée par la surface de ma superbe bulle, s'orna d'accents marins tout à fait charmants, et le bébé, sensible sans doute plus à la musicalité d'un discours qu'aux clauses de non-résiliation d'un tel langage, hocha la tête et le hochet dans un grand OUI!
Fou de joie, fou de moi, To me serra dans ses bras. Voilà.
Et c'est ainsi qu'il fit de moi son ami, et moi de lui mon alibi (ma femme est une bêcheuse nostalgique de sa période larvaire doublée d'une hystérique du ménage, affection peu compatible s'il en est avec les bulles. @# !).
Voilà.

