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Quand on a rendez-vous avec une fleur

Un texte de Wikipen.

J’ai un rendez-vous galant.
Des fleurs pour l’occasion c’est ordinaire mais nulle autre idée me vient.
J’ai un rendez-vous galant à l’autre bout de la ville.
Des lustres que je tourne longeant mille commerces sans jamais voir de fleuriste.
J’ai un rendez-vous galant à l’autre bout de la ville et d’être en retard me hante .
Menue angoisse, toutefois, en comparaison de ce qui m’attend : le choix des fleurs.
Toutes plus belles les unes que les autres depuis la rue jusqu’au fond du commerce, je nage dans un océan de pistils.
Bientôt mon tour et la cascade d’arômes redouble.
C’est un enfer d’offrir des fleurs à celle qu’on aime la première fois ; on les choisit pour soi en fait.
Je vais prendre n’importe quelles fleurs, oui voilà, au hasard, en fermant les yeux, je demanderai un emballage opaque.
J’oubliais !… leur connotation… il paraît que chaque fleur est porteuse d’un message. Génial ! Je me félicite d’y avoir pensé, ça va bien me simplifier les choses. Ca existe des fleurs qui ne veulent rien dire ? Ou des fleurs muettes. Je suis bien capable de me débrouiller seul avec mes sentiments. Vos gueules les fleurs d’abord !
Je vais prendre une plante, ça dure plus longtemps. Un arbre, c’est bien aussi, un futur arbre voulais-je dire, un arbuste quoi – j’ignore si elle a un jardin –, une jeune pousse alors, un bulbe, une graine. Excellente idée ! Je l’imagine narrer à ses amies notre premier rendez-vous : « J’ai ouvert la porte et, d’emblée, il m’a tendu sa petite graine ». Eclats de rire. Formidable…
Dans trois secondes c’est mon tour. Tous ces hommes devant moi qui ont pris des fleurs. Très original. J’arrive chez elle, je sonne, et au moment où elle s’empare de mon bouquet pour lui trouver un vase, je tombe nez à nez avec ce genre de compositions florales qui vous laissent pantois. Autant offrir la lune à une danseuse étoile.
C’est mon tour et j’envisage de fuir. J’aurais pu prendre un livre, une symphonie, un long métrage, une fringue, un bijou fantaisie, ou je ne sais pas… un parfum, de l’encens, du mascara, une crème épilatoire… J’aurais pu prendre tout, sauf des fleurs.
J’ai un rendez-vous galant à l’autre bout de la ville et je suis pile à l’heure.
La porte s’ouvre sur un appartement spacieux. Des œuvres d’art lui donnent du cachet. Toiles, sculptures et photos d’une grande richesse se marient à merveille, il y a même un portrait au fusain de Charles Laughton. Ici et là, une pile de livres chancelle, un de plus suffirait à les faire choir. En fond sonore il pleut des cordes, le guitariste en état de grâce ajoute son timbre.
Atmosphère délectable, donc, mais bien peu de choses au regard de celle qui m'accueille. Son petit pull seyant m’enivre. Je la regarde ouvrir mon bouquet avec tact. Elle cultive sans effort sa beauté : visage diaphane et regard sombre à dessein, presque lugubre, pour faire de l’autre un artiste, virtuose de ses joies.
Les mots qui me viennent ont des arômes subtils, plus nobles que ceux des fleurs.
Qui se cache est un trésor, lui dis-je ; es-tu cette femme ensevelie ?