Renaissance
Un texte de Wikipen.
« Ce geste, je le dédie à tous ceux qui ont su privilégier l'amour avant l'argent, le partage avant l'avarice et tous ceux qui ont su vivre leurs vies sans contraintes, libres. »
Sur ce, j'arrachai les billets et les jetai vers le ciel, poussières d'un passé révolu. Ainsi s'annonçait le voyage, un nouveau départ sur le chemin de la vie.
Sur la mer se dessinaient de larges flammes d'or, le soleil rayonnait par dessus l'océan. J' enfilai mon sac et partis. Je marchai vers une destination inconnue, libéré de tout fardeau. Un arc-en-ciel s'élevait dans le firmament. De larges collines se dévoilaient peu à peu alors que la brume s'estompait dans un dernier souffle. Enfin libre, sur cette route qui se perdait dans l'infini de l'horizon.
Ce n'était pas une descente aux enfers non, mais une ascension vers le bien-être et la liberté.
Sur la route je rencontrai un clochard, marcheur céleste dont la vie ne tient qu'à un fil. Personne n'ose lui prendre la main, lui, le seul à avoir échappé au grand cirque de la consommation. Pour tous, sa vie est morte, mais ce sont eux qui se meurent dans leur avarice.
Il m'attrapa par la main et m'emmena dans la nuit qui commencait à tomber. Nous nous perdions dans les blés, pieds nus. S’échapper de la réalité, et partir, loin. Puis le marchand de sable vint faire son oeuvre, je m'affalai dans cette mer d'épis, dorés comme un soleil d'été. Les étoiles dans le ciel étaient telles des perles dans l'océan. Blottis l'un contre l'autre, nous sombrons dans le sommeil.
Lorsque j'ouvris les yeux, de larges oiseaux planaient en chantant une douce mélodie. J'étais maintenant seul, mon compagnon nocturne s'en était allé. Je me levais, le corps engourdi par cette nuit de rêve et d'euphorie.
Le vent soufflait fort, nous approchions de la côte.
Quelques heures plus tard, j'arrivai sur une plage. Ma vision se troublait de fatigue. Le sable chaud me caressait les pieds, l'aurore se mirait sur cette mer azurée, j'étais ivre de ce somptueux spectacle. Les vagues venaient se perdre sur la plage, telle une marche lente jamais ne s'arrêtant.
Alors que je marchais les pieds dans l'eau, je rencontrai un vieux pêcheur. Je m'assis en face de lui, son visage rayonnait de beauté, il avait le teint mat et une fine barbe blanche lui cernait les lèvres. L'on aurait pu se perdre dans ses grands yeux bleus. Il vous hypnotiser d'un regard. Jamais il ne perdait son grand sourire.
"Qu'est-ce que vous pêchez, Emerick - tel était son nom - ? lui demandai-je. - Des rêves brisés, mon fils, des destins qui ont un jour pnt sombré dans l'océan, des histoires perdues que me racontent les vagues, il faut bien écouter. - Oui... - Je lui prends un peu de sa magie à la mer, vois-tu, je suis peintre. - Qu'est-ce que vous peignez ? - De grands tableaux avec de grands bateaux. - C'est beau. - Chacun a une vie, vois-tu, a traversé des océans, pêché dans de grands lacs. Tous ces hommes happés par les lames violentes... Je prends ce qui reste de leurs existences pour qu'un jour on se souvienne d'eux. J'étais marin, vois-tu. Moi et mes camarades partions des mois, sur notre navire, l'Apollinaire, baptisé ainsi en l'honneur d'un poète oublié. A chaque fois nous partions à sa recherche, vois-tu. - A la recherche de quoi ? - Bien, de la lune, pardi ! Viens chez moi." J'acquiesçai.
Le café était excellent. L'homme m'expliqua qu'il cultivait un peu son jardin, juste assez pour subsister. L'eau venait d'une rivière qui coulait non loin.
"-La vie est belle, non? me questionna t'il. - Oui, vous lisez ? - Bien sûr, de la poésie surtout, Apollinaire et Rimbaud, j'aime beaucoup. Il y a d'ailleurs un poème de Rimbaud que j'affectionne. - "Sensation" ? demandai-je. Il hocha la tête, son sourire s'agrandit.
Il faisait très chaud, sa maison sentait bon la cannelle et l'orange. Nous passions la journée allongés sur la plage à parler de tout et de rien, de poésie, de bribes de vies. Puis, le sommeil.
Quand je me réveillai, le peintre n'était plus là, encore une rencontre éphémère. Je traversai les dunes et marchai quelques kilomètres au crépuscule. La pluie se mit à tomber, un déluge. De grands éclairs éclataient partout sur l'horizon. Je m'élançai dans les hautes herbes d'émeraudes de la plaine, j'étais trempé mais libre. Nomade parmi les êtres irréels, les rêveries et autres facéties de mon esprit.
La tempête soufflait, soufflait. Un énorme parapluie volait dans les nues tel un danseur fou. Alors qu'il descendait, je m'y aggrippai en un bond, mon étrange destrier poursuivit sa folle course sous l'averse.
Mon maigre corps se contorsionnait sous l'effet du vent, je balançais de gauche à droite tout à la manière d'un drôle de personnage dansant au son de Miles Davis. Heureusement le vent finit par se calmer, je flottais désormais dans une brume la plus totale. Le voyage commençait sérieusement à s'éterniser.
Au terme de quelques heures, le parapluie se désintégra en une myriade de fées colorées qui balançaient leurs têtes de bas en haut. D'un coup, la brume disparut, je tombai dans une mer de sable. L'on entendait de terribles roulements de tambours qui grondaient tels les pas d'un éléphant exécutant sa marche royale. Il y en avait d'ailleurs, oui, un lourd pachyderme verdâtre mastiquait un nourrisson dans ce ciel de feu, déversant une pluie de sang écarlate sur la terre. Le soleil se mit alors à fondre telle une grosse glace au melon un après-midi d'été en Méditerranée. De gigantesques piliers d'un noir d'obsidienne dont on ne voyait le sommet poussaient de par le sable à une vitesse ahurissante.
Un grand bonhomme apparaît mais se volatilise aussitôt, il est à une centaine de mètres mais se rapproche de plus en plus vite. Mon coeur bat la chamade, l'homme a un grand chapeau haut de forme et une grande faux pour tout paquetage. Il s'égosille en un rictus terrible, de la fumée et du sang coule par dessous son grand chapeau.
Puis. Le noir. Le vide. Je tombe. Je tombe. Je tombe. Le vide. Le noir. L'horloge de la vie vient de s'arrêter. Mes doigts tombent en une fine poussière rougeoyante, j'en crève. J'étouffe. Le grand malaise commence. Je vomis mes entrailles et mes membres fondent en un gros tas de chair cramoisi, ma peau tombe en lambeaux. De grands squelettes tournent et tournent autour de moi dans un macabre rituel, leurs yeux brûlent de colère et de souffrance. Un orgue mugit une mélodie d'enfer, une symphonie de folie.
Je m'éveille, mon corps est grelottant, j'ai les yeux exorbités de terreur, je suis là au milieu de la plaine, dans une mer de boue. Je me relève tant bien que mal. Ma tête me fait mal, affreusement mal. Je suis engourdi et terrassé. La pluie s'est arrêté et le soleil arrive en un flot de lumière. Au loin s'élève une colonne de fumée. Je cours dans cette direction.
Flot de couleurs, mélodie qui se perd dans l'infini. Elle est radieuse, le violon en mains, et joue. Elle me jette un regard sans pour autant s'arrêter, je m'assois près du feu de camp et écoute. Je ferme les yeux et me laisse bercer par cette musique d'une fluidité et d'une beauté sans égale. Les doux yeux de la violoniste se perdent dans le paysage, impassibles. Puis tout en frottant les cordes elle se met à danser, danser à la lueur des flammes, sa robe tourne et dessine de grandes corolles.

