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Rencontre

Un texte de Wikipen.

Une nuit à San Francisco…


Il faisait encore très froid à l’extérieur de la chambre de Wendy ce soir-là, les carreaux des fenêtres étaient entourés de gel, et les petits ruisseaux de pluie sur le verre ne laissaient transparaître que les faibles lumières du port de la vieille ville... Elle s’était promis de ne plus jamais se laisser aller à la mélancolie et à la tristesse, mais elle se disait que rien ne pouvait empêcher une personne de se retrouver dans cet état dans des circonstances pareilles, la solitude, la pluie et la nuit étaient pour elle les seules responsables de tout cela !!

Wendy McCallister était spéciale, elle était comme on le dit souvent maintenant « indépendante ». Diplômée en médecine, neurochirurgien de renom, elle avait sa propre maison, sa propre voiture, son propre revenu et sa presque parfaite conviction que c’était là l’incontestable exemple de la femme accomplie qui n’avait pas besoin de ses homologues masculins pour se sentir vivre ! Non pas qu’elle n’avait pas de relations amoureuses, bien au contraire, elle ne restait pas plus de trois mois sans compagnon à ses côtés, mais aussi pas plus de trois mois avec ; elle avait aussi quelques bons amis que d’autres personnes auraient qualifiés de collègues de travail... Mais elle était spéciale, spéciale parce qu’elle allait faire une drôle de rencontre. Elle détestait ces quelques moments de solitude où elle ne s’écroulait pas de fatigue après le travail, elle les haïssait car c’était là les rares moments où elle sentait que quelque chose n’allait pas, qu’elle n’avait pas le contrôle ! Les questions commençaient dès lors à fuser dans sa tête, en cette sombre nuit de décembre... après un long combat intérieur pour comprendre ce qu’il lui arrivait et une courte crise de larmes inexpliquée, elle dégagea de l’épais brouillard qui occupait son esprit une question : « Comment suis-je devenue si différente ? » puis elle se convaincut que toute cette réflexion n’était que délire et divagation provoqués par la fatigue et par son somnambulisme récent ; elle décida de prendre le téléphone et d’appeler Mark Henry, un brillant cardiologue avec qui elle sortait depuis quelque temps déjà, mais en composant son numéro, elle leva les yeux sur le petit réveil face à elle, et se rendit compte que ce n’était vraiment pas une heure décente pour déranger quelqu’un qu’elle n’avait pas appelé depuis une semaine. En posant le téléphone sur la commode à côté de son lit, elle ouvrit un tiroir, en sortit une boite de pilules et versa deux comprimés dans le creux de sa main, pour ensuite les avaler d’un seul trait, sans boire une goutte d’eau. Elle du encore attendre une demi heure pour que les somnifères fassent effet sur elle, et pour qu’elle puisse s’en aller dans les vapeurs du sommeil.

*

De l’autre coté de la planète, au même moment, Peter O’Brian venait de se réveiller d’une paisible nuit de sommeil... il leva les yeux au dessus de son épaule et sourit tendrement, il se retourna lentement pour ne pas réveiller sa femme, il joua un peu avec ses cheveux et effleura son dos nu ; puis il tira lentement le drap qui ne recouvrait plus que ses hanches vers le haut... il resta un moment à regarder à travers la fenêtre puis il regarda l’heure, il lui restait encore le temps de préparer le petit déjeuner pour Sarah avant de partir. Peter avait l’habitude de se réveiller après elle, vu qu’il ne commençait pas très tôt, mais ces derniers jours, il était réveillé par un rêve plutôt étrange, il n’arrivait pas à s’en souvenir en détail, mais il se rappelait à chaque fois que la fin du rêve se déroulait dans un petit restaurant, où il était assis en face d’une jeune femme dont il n’arrivait plus à redessiner les traits, comme si son visage était flouté...

Le jeune couple venait d’emménager dans une grande maison, située dans le Lake district, dans le comté de Cumbria au nord ouest de l’Angleterre, prés des côtes de la mer d’Irlande. Peter était tombé amoureux de cet endroit en faisant un voyage en Angleterre après la fin de ses études, il y avait de cela dix ans, et il s’était promis d’y revenir et d’y vivre avec la femme qu’il aimait. C’était le genre de maison qui faisait croire à ses hôtes que la vie ne pouvait se vivre autre part, le jardin était immense, le silence et la paix qui y régnait donnaient l’impression que le monde n’existait plus, les plaines qui bordait l’endroit faisaient bouclier entre la maison et le reste de la civilisation ; il y avait un pontaux en bois qui rentrait dans les eaux claires et froides du lac, longé par une petite barque que Peter et Sarah avait l’habitude de prendre chaque soir avant de dîner pour discuter de leurs journées, pour se parler, pour se rapprocher... Grâce à Sarah et à sa passion pour les chevaux, Peter avait découvert les joies de l’équitation en pleine nature, chaque week-end était l’occasion pour eux deux de sortir les chevaux et de s’en aller en ballade autour du lac...

Sarah était enseignante dans une école primaire au centre de la petite ville de Clappersgate, elle aimait beaucoup son travail, il lui permettait de travailler avec des enfants ce qu’elle adorait mais aussi d’avoir du temps pour faire autre chose… Fan de photographie depuis son plus jeune âge, elle s’amusait à prendre des clichés de tout et de n’importe quoi, n’importe où et n’importe quand, elle avait même commencé à étudier sa passion durant une année à l’école des Beaux-Arts de Paris … c’est d’ailleurs grâce à cela qu’elle a fait la connaissance de son mari. En effet, les jeunes mariés s'étaient rencontrés lors d’une conférence que donnait Peter sur la numérisation des images photographiques. Pendant l’intégralité du séminaire, Sarah n’arrêtait pas d’interpeller son futur mari sur l’inconsistance et la régression artistique que représentait la photographie numérique ; point de vue que partageait Peter mais qu'il ne pouvait pas montrer ce jour-là, vu les enjeux économiques et publicitaires que représentait cette conférence. Mais Peter eut grand plaisir à démontrer à Sarah au cours d’un déjeuner - qu’il eut d’ailleurs peine à organiser - qu’il n’était pas aussi féru de nouvelles technologies qu’elle le pensait, ils partagèrent au cours de ce premier rendez-vous, en plus du repas copieux qu’offrait ce petit restaurant typiquement parisien dans le XIIIème arrondissement, leurs passions pour l’art, la musique et la nature ; plusieurs autres rendez-vous suivirent celui-ci, et très vite, une grande complicité naquit entre les deux passionnés, ils se surprenaient l’un l’autre tous les jours, en se rendant compte à quel point ils se ressemblaient, leurs vies était différentes mais les personnes qu’ils étaient, étaient parfaitement et étrangement semblables. Ils aimaient les mêmes choses, ils finissaient les phrases l’un de l’autre, tout était facile lorsqu’ils étaient ensemble, et comme une relation pareille ne pouvait rester platonique trop longtemps, les deux amis devinrent très vite des amants. Et vu que les amants sont destinés ou à se séparer ou à se marier, Sarah et Peter optèrent pour la seconde alternative, cinq ans après cette fameuse conférence sur la numérisation des images photographiques.

*

— Bonjour docteur McCallister, vous avez un patient qui vous attend salle quatre.

— Merci Terry, je le prendrai dès que j’aurais fini mon café.

— C’est Mary !! rectifia la jeune infirmière.

— Pardon !! reprit Wendy en sortant sa tête de sa tasse en carton.

— Non rien, je vous souhaitais juste une bonne journée ! répondit Mary en souriant.


La vie avait repris son cours pour Wendy, des journées à ne pas en finir, des malades à soigner, des patients à réconforter et malheureusement parfois, des familles à consoler. Il n'y avait pas vraiment de routine dans ce qu’elle faisait comme travail, et c’est d’ailleurs l’une des raisons qui avaient poussé la jeune bachelière qu’elle fut à choisir la médecine, elle disait souvent que les études étaient longues et parfois ennuyeuses, mais que le travail serait tout à fait le contraire, le contact avec les gens, la diversité qu’offrait chaque journée à l’hôpital et les défis permanents lui garantiraient une vie pleine et remplie. Ce que Wendy faisait exprès d’omettre de dire, c’était l’altruisme et la générosité qui l’animaient depuis toujours, elle ne supportait pas de voir quelqu’un souffrir ; bien des personnes – ceux qui la connaissent bien – diront que la seule et unique raison qui l’a poussé à faire ce qu’elle fait, c’est l’immense générosité dont elle fait preuve envers les gens. Durant toute cette journée, Wendy allait et venait dans les couloires qui joignaient les différents services, son collègue neurochirurgien Kevin n’arrêtait pas de l’interpeller sur ses allées et venues, il ne comprenait pas pourquoi une neurochirurgienne devait quitter son service aussi souvent !…

— Tu n’aurais jamais dû te spécialiser, tu aimes trop la médecine générale.

— J’adore ce que je fais, c’est juste que j’aime aussi faire autre chose ! répondit Wendy les mains sur les genoux après une longue course du service cardiologie vers celui de la neurochirurgie.

— Donc si je comprends bien, ce n’ai pas médecine générale que tu aurais dû faire, mais c’est médecine interne !?

— J’aurais adoré, mais hélas je serais encore en fac de médecine en ce moment si c’était le cas!

— Et tu nous reviens d’où essoufflée comme ça ?

— De la cardio, j’avais un avis à donner sur un patient.

— Un patient du Dr Gale ? reprit Kevin en faisant semblant de consulter le dossier d’un patient.

— Euh … oui, un patient du Dr Gale ! répondit-elle en fronçant les sourcils. — Et comment va ce cher Mark Henry ?

— Il va bien, enfin je crois.

— Tu le salueras de ma part quand tu le reverras, rétorqua Kevin d’un air sournois.

— Oui … si tu veux !

Wendy était embarrassée, elle n’aimait pas du tout que sa vie privée se mêle à sa vie professionnelle, justement à cause de discussions comme celle qu’elle venait d’avoir. Elle avait mis un point d’honneur au début de sa relation avec le Dr Gale, au fait que le personnel de l’hôpital ne devait pas être au courant de leur liaison. Et cette discussion prouvait bien que Mark Henry n’avait pas pu tenir sa langue. Elle s’isola dans une salle de la maintenance et sortit de la poche de son jean son téléphone portable, elle fit défiler une liste de noms dans son répertoire, pour sélectionner celui du Dr Gale, elle attendit un bout de temps sans qu’il décroche, puis elle raccrocha et retourna à son travail. A la sortie de l’hôpital vers dix-neuf heure, le soleil n’était plus de la partie, et Wendy se rendit compte que durant toute la semaine qui venait de s’achever, elle n’avait pas vu un rayon de soleil, elle était à l’hôpital de l’aube jusqu’aux aurores, du lundi au samedi. Et c’est en faisant cette triste constatation qu’elle décida de faire de son week-end un bon week-end. Elle appellerait Mark Henry en rentrant ce soir, et l’inviterait à venir passer le week-end avec elle dans la maison de campagne de ses parents.

*

Neuf heures du matin, Sarah venait de se réveiller ; elle s’étirait lentement dans son lit et sourit malicieusement en humant le doux parfum du café fraîchement préparé par son époux. Elle sortit du lit enveloppée de rien, mis à part des draps en satin blanc qu’elle venait d’enrouler autour de sa taille. Elle courut sur les doigts de pied vers la cuisine et sans faire de bruit, alla enlacer Peter, qui tourna la tête une seconde de sa préparation de crêpes pour embrasser tendrement Sarah sur les lèvres.

— Bonjour mon cœur ! disait Sarah d’une voix douce et comblée de bonheur.

— Bonjour madame ! Alors bien dormi ?

— Merveilleusement ! et à ce que je vois, très bien réveillée aussi !

— Tu veux du café ?

— Oui… mais avant… répondit Sarah avant d’embrasser Peter.

— Tu n’y songes pas ? je vais être en retard au travail !

— Comme tu voudras, donne-moi ce café dans ce cas ! reprit Sarah d’un faux air innocent.

Peter regarda sa femme un moment, et se dit qu’il ne l'avait jamais vu aussi magnifique que nappée de ce simple bout de tissu ! Il la serra contre lui, laissa tomber le drap sur le sol et l’embrassa délicatement en cette belle matinée d’automne. Une heure et demie plus tard, la voiture de Peter sortait du garage et s’engageait dans « l’allée qui menait vers le monde » comme Peter avait l’habitude de l’appeler.

*

Arrivée chez elle après une bonne heure passée au milieu des embouteillages, Wendy fit tourner sa clé dans la serrure de la grande porte du vieil immeuble en bois dans lequel elle venait d’emménager, elle commença à monter les escaliers quand la voix de sa voisine du dessous l’interpella.

— Bonsoir mademoiselle !

— Bonsoir madame… euh… ? s’interrogeait Wendy en essayant de situer où elle avait bien vu cette femme.

— Isabelle… Isabelle Meunier, j’habite juste en bas de chez vous !

— Wendy McCallister ! je viens d’emménager ici il y a quelques jours, reprit Wendy en lui serrant la main.

— Je voulais juste vous donner ceci en guise de cadeau de bienvenue, répondit la dame en lui brandissant une assiette recouverte d’une serviette blanche.

— Il ne fallait pas vous déranger, c’est vraiment très gentil à vous.

— Ce n’est pas grand-chose, juste des cookies que j’ai l’habitude de préparer ; j’espère qu’ils vous plairont !

— Je vous en remercie, d’ailleurs ça tombe plutôt bien, je mourais de faim !

— Régalez-vous ! et si vous avez besoin de quoique ce soit, n’hésitez pas à descendre me rendre visite, ma porte est toujours ouverte ! et j’adore la compagnie, rétorqua la bonne femme avec le plus grand des sourires.

— J’en serais ravie ! Je vous souhaite une bonne soirée et encore merci pour les gâteaux !

La vielle femme salua Wendy et retourna dans son appartement. En remontant chez elle, Wendy continua à repenser où elle avait bien pu rencontrer cette femme auparavant mais en vain. Elle posa ses clés sur la console à l’entrée, croqua dans un de ces cookies – qu’elle trouva délicieux - et enleva ses chaussures. Et rien qu’à l’expression de son visage quand elle le fit, on pouvait voir à quel point elle était fatiguée et combien c’était agréable pour elle de rentrer à la maison. Dans sa route vers la salle de bain, elle commençait à se déshabiller en laissant tomber ses vêtements grâce à des mouvements aussi drôles qu’acrobatiques le long du couloir ; arrivée devant le miroir de la salle de bain, elle se vit sursauter la bouche pleine et le corps complètement nu lorsqu’elle entendit retentir dans un silence troublant, la sonnerie de son téléphone… elle mit rapidement sa sortie de bain et alla vers le salon pour répondre, c’était Mark Henry ! Après une brève discussion à propos de leurs journées respectives, Wendy décida de lui proposer son projet pour le week-end, offre qui plut beaucoup à Mark, mais qui s’étonnait comment sa petite amie qui n’avait jusque là, jamais pu prendre aucune initiative, avait pu organiser une sortie comme celle-ci.

— C’est toi qui as eu cette idée ?

— Non c’est mon chien qui me l'a soufflée.

— Tu n’as pas de chien !

— Et pourquoi cette question ?

— Parce que dans le cas normal, quand je te demande de choisir un restau tu nous fais une réflexion de trois quarts d’heure, avant de me dire que tu n’as rien pu choisir !!

— Tu pense que je ne suis pas capable d’être entreprenante et spontanée !?

— Je n’osais le dire !! marmonna Mark d’un ton ironique.

— Merci de ta franchise !! répondit Wendy d’un air légèrement contrarié.

— …

— Tu boudes ? demanda gentiment Mark.

— Non !

— D’accord !! disons que tu n’es pas très imprévisible !

— Tu t’enfonces … attention ! grommela-t-elle.

— Tu vas m’emmener avec toi quand même ? demanda Mark d’un ton enfantin.

— Toi qui aimes mon coté imprévisible, ça serait inattendu et spontané que d’y aller sans toi !!

— Effectivement, je crois que je préfère quand tu es normale, l’aventure ce n’est pas trop mon truc !!

— Bon, alors demain huit heures devant chez moi !

— Demain, sans faute.

— Je t’embrasse, bonne nuit Mark Henry.

— Bonne nuit Wendy.


Après avoir pris sa douche, Wendy se rappela qu’elle n’avait pas consulté son courriel depuis assez longtemps et comme il était un peu tôt pour se mettre au lit, elle alluma son ordinateur portable et prit le dernier cookie de l’assiette devant elle. « Quatre nouveaux messages », c’était ce qui été affiché sur l’écran, elle se dit que pour une période aussi longue il n y avait pas beaucoup de monde qui se bousculait pour prendre de ses nouvelles. D’autant plus que deux des quatre messages étaient des spams et que le troisième était celui d’un ex petit amis dont elle n’avait pas du tout envie d’entendre parler en ce moment. Le dernier message quant à lui venait d’une certaine Anna, l’objet du message disait que c’était important !

*

Du matin jusqu’au soir, la vue sur cet endroit était magique, les touristes trottaient autour de ce gigantesque édifice sans interruption, ils arrivaient de tout les coins du globe ; passionnés, archéologues, étudiants ou même de simples curieux venaient en toutes saisons admirer ces œuvres venues d’un autre temps.

Anita se tenait tout en haut d’une des collines qui surplombait le Caire, elle aimait observer toute cette foule qui s’animait autour de ces simples constructions pyramidales usées par des milliers d’années d’intempéries, de tremblements de terre et de pillages intensifs, et cela malgré la chaleur étouffante et la pollution qui régnaient sur la capitale… Elle et ses trois membres de l’équipe de fouille s’étaient installés en Egypte depuis maintenant plus de quatre ans, à la recherche des mystères laissés par l’une des civilisations les plus ésotériques de l’Histoire. Son enthousiasme pour son travail ne s’était pas amoindri d’un cheveu avec le temps, depuis le jour même de sa venue en Egypte, et cela malgré les longues semaines passées à creuser sans aucune découverte, malgré les personnes qui lui manquait, ou encore malgré les déboires administratifs que lui faisait vivre le département du patrimoine historique du Caire, elle se réveillait chaque matin avec la même envie et le même bonheur d’être là où ses rêves d’enfant l’avaient menée. Tous les soirs avant de rejoindre sa chambre d’hôtel pour dormir, elle prenait le temps d’ôter ses vêtements de travail, de mettre une tenue plus féminine et d’écrire des lettres aux personnes qui la rattachaient à son ancienne vie, elle se retrouvait seule sur la terrasse, sous un ciel bien plus souvent étoilé que dans son pays d’origine, et se laissait aller à un peu de mélancolie, qu’elle jugeait nécessaire pour prétendre à un bon équilibre de vie, d’autant plus – pensait-elle - que ça l’aider à mieux écrire. Ses yeux se perdaient dans l’horizon, sa chevelure châtain ondulait sous une brise chargée de senteurs de jasmin et de fleur d’orient, et toujours le cœur serré, elle mettait son carnet sur ses genoux et commençait à écrire éclairée seulement par la lueur bleutée de la lune.

Mon cher Daniel,

''La vie ici est plus dure que je ne l’aurais pensé, mon estomac ne s’habitue toujours pas à la culture gastronomique du pays, et les gens sont de vrais chauffards sur les routes ! Avec Danny, Roger et Simon, on commence à travailler sur le chantier d’un particulier qui – une fois n’est pas coutume – a jugé bon de me contacter moi au lieu des escrocs habituels, lorsqu’il a trouvé des pierres et des squelettes au milieu de son chantier.

Tu m’avais demandé de te parler de moi ! je crains qu’il n'y ait pas grand-chose à dire … je travaille, je travaille et je travaille… comme je l’ai toujours fait d’ailleurs, mais au moins ici, j’adore ce que je fais !

A part ça, j’ai fait la connaissance d’un égyptologue anglais, il s’appelle James Hamilton, il fait partie du comité international pour la protection du patrimoine mondiale de l’humanité, il m’a invité à un séminaire qui se tiendra le mois prochain à Lisbonne ! J’ai hâte d’y être … tous les grands de l’égyptologie y seront – non pas que j’en fasse partie – mais je suis certaine que ça va me plaire. Anita

PS : tu me manques terriblement, et arrête de faire cette tête, Mr James Hamilton a soixante-deux ans, deux enfants et quatre petits-fils !' *

Durant toute la matinée, Sarah s’attelait à ranger son atelier, pour une fois qu’elle ne travaillait pas de la journée, et qu’elle n’avait pas grand-chose à faire, elle mettrait de l’ordre dans son désordre. Vers midi, quand toute l’opération nettoyage fut finie, elle se prépara un petit encas, se servit un verre de vin, et sortit les déguster dans le jardin. Elle s’installa sur le rocking-chair en face du lac et commença la lecture d’un étrange manuscrit qu’elle venait de trouver dans son atelier, il avait pour titre « Carpe Diem » et pour auteur, une certaine Anna Meliani.

*

Toujours dans une chaleur étouffante durant la journée, Anita vaquait entre le chantier où se déroulaient les fouilles, et la grande bibliothèque du musée du Caire où elle devait récolter des informations sur l’emplacement de certaines reliques décrites dans des hiéroglyphes du « temple de la reine », temple érigé par Ramsès II pour l’une de ses nombreuses épouses, la reine Néfertari. Elle devait faire soixante-dix kilomètre en jeep, pour arriver du musée vers le chantier, et c’était la troisième fois qu’elle faisait le trajet dans la même journée. Vers dix-huit heures trente, alors qu’elle et son équipe se préparaient pour rentrer au centre-ville, le propriétaire du chantier l’appela pour l’informer que le délai qu’il lui avait laissé pour réaliser ses fouilles venait d’être raccourci d’un mois, ce qui ne laissait plus qu’une semaine de recherche à Anita. Déboussolée, elle essaya de parlementer avec le vieux monsieur.

— Une semaine c’est trop court, on vient à peine de creuser le quart du terrain !! s’insurgea Anita le visage fatigué et taché de poussière.

— Je suis désolé, mais je ne peux rien y faire … répondit calmement le vieux Mahfoud, avec un accent bien prononcé.

— Mais nous avions un accord ! cria-t-elle.

— Voyez avec ma femme, elle est têtue comme une mule !! elle veut que les travaux finissent le plus tôt possible, reprit-il pour s’en laver les mains.

— Laissez-moi au moins deux semaines de plus… c’est vraiment très important, une construction comme la votre pourrait détruire tout ce qu’il y a en dessous !

— Je vais lui en parler. Mais c’est loin d’être gagné !

— Je vous en serais très reconnaissante.

— Je ne vous garantis rien, je vous rappelle demain pour vous tenir informée !

— Merci à vous, dit-elle avant de raccrocher.

En raccrochant, Anita – les joues empourprées de colère - trouva les trois membres de son équipe en train de la regarder d’un air stupéfait, la jeune femme était d’ordinaire très timide et très peu bavarde, elle ne criait jamais et ne parlait que pour dire quelque chose. Elle se retourna vers eux, et sans dire un mot les trois compères redéposèrent leur matériel sur le sol, sachant que maintenant que les délais étaient plus courts, les journées de travail seraient automatiquement plus longues. Anita dut ensuite retourner au centre ville afin d’aller chercher les projecteurs et le générateur électrique, pour le travail de nuit. En route vers la remise où le matériel était entreposé, elle décida d’engager dès le lendemain un nouvel apprenti pour accélérer le travail, même si un employé non formé à la recherche archéologique représentait un risque pour ses éventuelles découvertes. La journée prit fin vers vingt-deux heures trente, et cette nuit là, la jeune égyptologue n’eut la force d’écrire quoique ce soit à qui que ce soit, et s’en alla directement se coucher dans sa chambre d’hôtel.

*

À huit heures précise, le klaxon de la grosse berline allemande du Dr Gale venait de résonner devant le 4 Dickens Street, le chirurgien dut encore patienter dix minutes avant de voir Wendy apparaître à la fenêtre, une serviette de bain sur la tête et un grand sourire grimacé, laissant présager qu’il en avait encore pour quelques dizaines de minutes d’attente avant de voir descendre la jeune femme. Une demi heure plus tard, les deux amoureux installés dans la voiture, les bagages en place dans le coffre et l’inventaire des vérifications à faire avant de partir achevé, la voiture put enfin démarrer pour les quelques heures de routes qui séparaient l’appartement de Wendy du chalet de ses parents.

Pendant les deux premières heures du trajet, la discussion battait son plein… des diagnostics aux traitements, des tumeurs aux malformations cardiovasculaires, des ablations aux pontages coronariens… deux passionnés de médecine dans la même voiture, ça ne pouvait pas donner autre chose ! Après une courte pause dans une petite aire de repos où les deux vacanciers d’un week-end avaient pris leur petit déjeuner, ils durent reprendre la route. Mais cette fois-ci, une remarque de Wendy avait plongé les deux passagers de la voiture dans un silence annonciateur d’orage. Mark Henry concentré sur la route, elle, tournée vers la fenêtre et les quelques tentatives de changement de conversation entreprises par Mark n’eurent comme réponse que des « sûrement » ou des « Hmmm ».

— Tu ne crois pas que tu en fais un peu trop ? demanda Mark Henry pour rompre un silence qui durait depuis presque une heure.

— Je n’aime pas étaler ma vie privée devant les employés de l’hôpital. C’est tout !

— Parce que dire que nous sortons ensemble te parait être de l’étalage de vie privée ?

— Tu sais très bien ce que je veux dire, répondit Wendy toujours les yeux rivés vers la vitre.

— Je ne sais pas… si parler de nous te dérange autant, je m’en abstiendrais dorénavant, mais je ne sais pas.

— Je passe encore pour une insensible dans l’histoire, marmonna-t-elle.

— Je n’ai pas dit ça !

— Mais tu le penses, tout le monde le pense… moi la première d’ailleurs !

— …

— Je crois qu’on est arrivé !

Le temps pour Wendy d’ouvrir la maison, de l’aérer et de ranger un peu, Mark Henry prétexta aller faire quelques courses pour sortir de l’atmosphère pesante qui s’était installée entre eux deux, après l’épisode dans la voiture. Il descendit un sentier qui menait vers le lac à moitié gelé et y resta assis à contempler l’endroit pendant presque une heure, le temps pour lui de se rendre compte qu’il devait faire en sorte que ce séjour se passe au mieux et qu’il n’y avait aucune raison pour en faire toute une histoire. Avant de rentrer, il passa par l’épicerie du coin, il rapporta de quoi faire à dîner et alla frapper à la porte, un sourire en coin accroché sur son visage et une bouteille de vin brandie à travers la vitre du perron. En ouvrant la porte, Wendy répondit au sourire de Mark par une petite grimace, qui laissait présager que la tempête n’était pas complètement passée… Il jeta un regard à l’intérieur du chalet et se rendit vite compte en voyant les bagages sur le pas de la porte et les fenêtres fermées, que leur week-end été fini et qu’apparemment, leur histoire aussi.

— Ce n’est pas pour ça que c’est fini, n’est-ce pas ? disait Mark Henry en tournant les talons et en allant s’asseoir sous la véranda.

— Ce n’est pas de ta faute, c’est moi…

— Il faut croire que je ne suis pas celui qu’il te faut ! murmura-t-il en sortant la tète du creux de ses mains.

— Je ne sais pas quoi dire, répondit Wendy d’un air désolé.

— Est-ce que tu te souviens de la dernière fois où tu as été heureuse ?

— … On a passé de bons moments toi et moi, répondit Wendy avec toute la compassion du monde au fond de ses yeux

— Tu ne réponds pas à ma question.

— Je suis désolé… Je vais prendre un taxi pour rentrer …

— Merci quand même, dit Mark Henry en la regardant se débattre dans sa confusion

— De quoi ? répondit-elle d’une voix presque inaudible

— D’avoir essayé… je comprends pourquoi tu ne voulais pas que ça se sache, tu voulais me préserver, puisque tu savais comment tout cela allait finir !


Mark Henry prit sa valise et se dirigea vers la voiture, avant d’y entrer, il se tourna vers sa désormais ex-compagne, et lui conseilla de rester ici pour le week-end, l’endroit été charmant et ce serait du gâchis d’être venu jusqu’ici pour rien. Wendy promit d’y penser et entra dans le chalet sans se retourner. Elle resta un moment debout au milieu du séjour à réfléchir à la facilité avec laquelle elle venait de rompre avec celui qui partageait ses nuits ces derniers mois, et la question qui perturbait son sommeil revint la hanter encore une fois : « Comment suis-je devenue si différente ? ». Il y a dix ans de cela, Wendy était une jeune fille passionnée et passionnante, qui vivait prés de sa famille, de ses amis et surtout de son âme sœur Dan. Ils se connaissaient depuis leur plus tendre enfance, et avaient grandi ensemble avant de devenir les meilleurs amis du monde. Ils passaient leurs journées à tout analyser, à tout critiquer et à se dévoiler l’un à l’autre… ils se découvrirent ensuite des sentiments l’un pour l’autre et Wendy connut la plus belle histoire d’amour de sa vie. Une idylle comme on en voit rarement, deux personnes parfaitement et incontestablement faites l’une pour l’autre… jusqu’au jour où la balance des sentiments perdit son équilibre et où la jeune fille qu’elle était prit conscience - ou eut le doute - qu’elle n’était plus amoureuse de celui avec qui elle fit tellement de projets, tellement de promesses et tellement de belles choses… de celui qui n’avait jamais su lui faire mal, de celui qui ne pouvait vivre sans elle et de celui qu’elle ne pouvait pas imaginer perdre un jour. Cette triste constatation eut l’effet qu’elle devait avoir, et Wendy n’eut plus jamais de nouvelle de son amis. Elle n’eut d’autre choix que de se concentrer sur ses études, et grâce à une bourse parvint à quitter son pays et à partir vivre dans la ville de ses rêves : San Francisco. Il lui arrivait parfois l’envie de prendre le téléphone et d’appeler Danny (comme elle avait l’habitude de le surnommer), mais la peur de bousculer sa vie qui devait être bien organisée sans elle, l’empêchait à chaque fois d’aller jusqu’au bout…

*

Vers dix-sept heures, Peter – les bras chargés de paquets – rentrait à la maison et aperçut Sarah assise sur le rocking-chair.

— Salut ! dit-il à sa femme en l’embrassant sur la tête.

— Salut, répondit-elle en levant son regard du document qu’elle tenait entre ses mains.

— Mais tu pleures ?! qu’est ce qui s’est passé ? demanda-t-il d’un air inquiet en lâchant les paquets par terre.

— Rien, ne t’inquiète pas, c’est juste ça ! qui m'a troublée, répondit Sarah en s’essuyant les joues d’une main et en lui tendant le manuscrit de l’autre.

Peter regarda le vieux manuscrit, et le prit dans ses mains… une larme à commencer à perler dans ses yeux à l’instant même où il lut le nom de l’auteur. Il s’assit sur le sol et étira un sourire.

— Elle l’a fait ! murmura-t-il.

— Quoi ? reprit Sarah.

— Elle est venue ici ? demanda Peter à sa femme.

— Tu connais cette Anna ?

— Est-ce qu’elle est venue ici ? insista-t-il.

— Non, personne n’est venu ! je l’ai trouvé dans ta collection de livres que tu entreposais dans le garage.

Peter n’y croyait pas, après tant d’années, là voila qui revient lui rappeler qu’elle était toujours là, dans son cœur, le simple fait de voir son nom sur ces pages, lui avait fait faire émerger des souvenirs qu’il avait cru disparus depuis longtemps. Tout ce travail pour l’oublier, toute cette distance qu’il s’est imposé entre elle et lui, tout ces efforts pour ne plus en entendre parler ; tout cela pour qu’elle réapparaisse aujourd’hui, et le plus étrange, c’est que sa lui faisait du bien, il ne souffrait plus de ses images du passé. Devait-il poursuivre ce signe ? Devait-il lire ce livre ? Il savait qu’en tournant ses pages, il pouvait ouvrir la boite de Pandore, que les années qu’il avait pris pour réapprendre à être heureux pouvaient s’écrouler d’un seul coup. Il devait y réfléchir, et il devait surtout en parler à sa femme.