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Sa Noblesse est un rythme

Un texte de Wikipen.

        Fleur,



        De nous écrire avance nos liens, avec comme trait d’union le goût des autres. Je t’emmène voir quelqu’un d’excentrique, d’instruit, tout à la fois mordant et circonspect sur les sciences en marche ; penseur impénitent, compositeur mystique, fondeur à travers bois, apprends cet homme capable de lire un arbre et dont l’aube est faite du chant des fleurs sauvages.
        Longues portions où la route se bombe, je n’ai plus souvenir d’une ville décente. Arnaud à son logis en pleine verdure, il tient ferme. Je m’enfonce dans un ensemble élémentaire, la culture, les racines ; au gré du pays je reste terre à terre. Parfois, des hameaux me rendent à la nature humaine. Bosquets, cours d’eau, pâtures, à tout bout de champ l’image prend forme ; mon périmètre change, tandis que les embranchements foisonnent et m’aguichent, ils me tiennent comme bohémien.
        Je finis par vaincre ce lacis, en lisière d’un bois, chemin tordu où s’aventure la faune, pêle-mêle. Je ne cherche pas la petite bête, j’avance, au mépris des nids-de-poule, me gaussant du roi. Je devine la maison, envahie par le lierre, et ses limites m’apparaissent, un grenier la surmonte, tout le sel du ménage. Je laisse mes roues s’enlaidir, mon capot blêmir et ma culasse tiédir. Je m’approche de leur toit, je lui tire mon chapeau. Des murs poussent, elle n’était qu’une graine cette demeure. Je n’ai plus de voiture, végétation qui l’ingère.
        Je prononce quelques mots bien sentis, des mots que j’étire, que je dresse, par une porte béante. Je me penche dans un cadre, je n’obtiens qu’un seul bruit, mon timbre qui reprend. Je sais l’absence de Jenna, une pièce la retient, celle d’Arnaud m’étonne. Je m’éloigne du logis, je patiente sous les plantes ; elles m’arrosent.
        Un homme sort d’une clairière, foulée prompte. Il est pris en chasse par un fauve, son élan ; folles semelles, balancier des bras, talons-fesses, Arnaud sait courir ; mouvements d’une machine, cheminement réfléchi, il mène grand train juste avec l’air. Sa nudité partielle mime la saison, tout un buste luit, épluché. Aux quatre coins du bourg, dans un ballet de volutes, les feuilles mortes se consument, leurs débris se juchent. Arnaud rentre d’une forêt proche, ses terres ont pris des allures de siège. Vais-je battre en retraite ? Il me voit sans me remettre, défiguré que je suis par les larmes d’un saule ; il se fige. L’enterrement du soleil dans mon dos l’empourpre et la lumière rasante porte son ombre sur un rideau précaire ; les fumées d’automne confluent en toile de fortune, qui recueille l’homothétie d’Arnaud, son corps décuplé ; il se projette malgré lui en statue, du reste en cerbère ; on dirait le colosse de Rhodes et je ne vois pas quel séisme pourrait l’ébranler.
        Arnaud fabrique des ruines, il a une sainte horreur du neuf. Mille faux vestiges constellent son parc. Il m’y conduit bien qu’en nage, j’entends sa voix mouillée de se trahir incidemment. L’occasion est trop belle de le suivre comme son ombre. Avec la nuit qui menace, parfait contexte à de telles œuvres, je tire au clair l’adresse d’Arnaud ; ses doigts de fée devancent la patine du temps. Nous commençons la visite par l’édifice aux saveurs grecques, le noyau dur, dernière sueur en date, barycentre de la folie d’un homme. Arnaud n’est pas avare d’explications. Toutes proportions gardées, imagine toi aux pieds d’un monument antique, marches, colonnes, acrotère, dont le marbre croule sagement ; tu crois faire un bon dans l’histoire, or, stupéfaite, tu apprends que ce temple en ruine sort à peine de terre.
        Nous avançons vers d’autres tâches en cours. La pénombre guette alors qu’elle m’aiguille. Nous longeons une pièce d’eau où nénuphars et lentilles pullulent. Je demande à Arnaud si ces plantes sont de saison. Rigoureux, mon hôte s’empresse de joindre l’expert du coin ; son beau-frère est agronome de formation, une chance. « Des mares encore », lui dis-je, le pied sur le champignon, un agaric champêtre. Nouveau coup de fil au scientifique. Immense parc, souvent boisé, nos pas prospèrent. L’échange de vues persiste entre deux érections ; en toutes matières Arnaud construit, tandis que je m’élève en tant que disciple. Nous parlons d’affaires anciennes lorsque la marche n’est que nature.
        Les fugues pédestres d’Arnaud ressemblent à des sculptures. Courir chaque jour lui vaut des latitudes. Sa vive allure rend fleuve son paysage. Épris des jeux de lumière, il en oubli ses distances focales. Il nage en plein tableau impressionniste. Il sort d’une clairière presque aveuglé par le soleil couchant. Il ne me reconnaît pas aussitôt. On peut parler d’instant borgne. C’est un brusque retour en arrière, comme si une simple chiquenaude naturelle : contre-jour, reflet, illusion d’optique, rameaux d’un saule pleureur sous lequel je muse, pouvait anéantir nos antécédents cordiaux. Fin de l’instant borgne. Cela va très vite. Guerre et paix dans la même seconde. Nous parlons de cette ancienne affaire entre deux œuvres.
        La pénombre nous rattrape enfin, des murs sont nécessaires. Pendant qu’il se douche, Arnaud m’invite à profiter de sa chaîne. J’ai sur moi quelques albums fétiches qui méritent d’être soignés, je ne vais pas les reconnaître. Je commence par un morceau de musique classique, propriété de mon hôte ; il m’en a maintes fois vanté le suc.
        Chaque instrument épouse le champ tonal, dans toutes les dimensions. Les notes pleuvent avec précision, autorité, sans jamais s’éparpiller. Les accords sont rendus aux pères, sans contrefaçon. Cordes tour à tour langoureuses, acharnées, câlines, corrosives ; cuivres respirant les passions, les humeurs, les foucades ; bois tantôt perchés, tantôts sobres, toujours espiègles ; percussions qui se tiennent et convoient les instants graves, les phases de colère. Dans leurs combinaisons acoustiques, les teintes s’unissent avec tact, respect, pour s’accomplir en concert pictural. Les familles d’instruments s’estiment, occupent la pièce en profondeur, exploitent le volume par d’amples gravures. C’est palpable, j’ai envie de poser mes empreintes sur les notes. De franches éclosions soulignent l’âme du compositeur, la teneur de son œuvre. On est loin de ces reliefs frileux qui plongent la texture sous anesthésie. La musique s’écoute sur coussin d’air, au bord des larmes, elle me transperce, me remue ; c’est le bout du monde.
        Je réalise que ma propre installation ne vaut pas un clou. Arnaud a conçu la sienne de main de maître. Je m’en veux presque d’avoir goûté aux cimes de la restitution sonore. Ma chaîne pourtant d’honnête facture fait maintenant bien pâle figure. En jouir demain sera comme me rendre à l’opéra Bastille pour un opus de Verdi et l’écouter depuis les chiottes ; remarque d’abord mentale dont je fais part à mon hôte, désormais propre sur lui. Il se tient les cotes un moment. Je ris par contagion. Nous rions de conserve de ces disparités entre les choses inorganiques qui par essence n’affectent aucune conscience.
        Jenna nous arrive enchantée. Elle fait plaisir à voir. Madame a clos en temps voulu le montage financier de son prochain spectacle. Elle se joint à notre conversation qui, pour l’essentiel, traite de l’art rupestre. Nous voguons ostensiblement vers Florence, lieu d’une de leurs villégiatures. Comme conteur, Arnaud fait des merveilles. J’ai l’impression d’être à l’écoute de Radio France lorsque, traquant Éole dès l’aube, j’avale les kilomètres sous l’égide d’un passionné ; l’esprit allège les distances. Nous nous mettons à table avec en tête l’Italie.
        Servies avec un filet d’huile d’olives, les tomates ne sont pas nécessairement rouges, encore moins rondes, cependant qu’elles éclatent à la commissure des lèvres en véritables fruits. Asperges aux turions lestes, radis gaillards et fèves de velours font valoir leur grade, nous passons un dernier coup de fil à l’expert. Après, chacun se farcit une caille, accommodée d’un chou, d’un navet, de cresson et d’autres crucifères divinement cuits. Notre gueuleton poursuit sa route de choix. Arnaud évoque nos prochaines danses marines.
        De nous écrire avance nos liens, Fleur, avec comme trait d’union le goût des autres.


        Ton Petit Bonhomme de chemin.