- J’ai la plume coquette de l’auteur béni, on se repaît de mon œil. Je suis un écrivain adulé parce que pétri d’audace et d’une veine fouillée, la gloire me berce à feu doux. Mon œuvre est traduite dans des pays lointains dont j’ignorais l’existence, c’est dire sa portée. Le genre humain me lit en tout lieu, à toute heure et d’un trait : lait qui déborde, repas pris froids, correspondances ratées, ma si belle langue détourne les âmes. Avec mon verbe en pâture, la jeunesse s’enfonce dans l’étude, le corps enseignant n’attend même pas que je sois mort. C’est inhumain.
- Pour ne rien arranger la presse est unanime, de réunir tous les suffrages me pèse. Louer mon esprit n’est point me servir mais d’être étanche aux éloges me sauve. Depuis toujours je n’aspire qu’à faire long feu, peine perdue. Quiconque m’attribue du talent se prive de mon estime, l’affection me ronge. J’aimerais tant être incompris et mes lecteurs s’acharnent. Je suis incapable d’ écrire un livre sans qu’il fasse date et je ne puis fréquenter la rue sans recevoir un mot gentil. Ce n’est pas la vie que j’ai choisie mais j’ai l’art de faire semblant.
- Je suis au seuil d’un nouveau livre, tandis qu’un homme s’infiltre chez moi, sa colère suinte par les murs. Il affirme vouloir en finir avec ma vie. C’est un peu cher payer le refus d’une dédicace. Je sursaute enfin dans mes draps qui empestent le cauchemar. Encore vierge de toute parution, je ne sais de quel sentiment me pénétrer. La notoriété me semble une noyade.
- Écrire, c’est véhiculer des sensations, satisfaire sa curiosité, dire l’absurdité ambiante avec le recul nécessaire. Écrire, c’est aussi le rappel de l’âge tendre, l’empreinte d’une vie, les douleurs inextinguibles, les tentations du sage. Quand on pense avoir toutes les clefs pour juger quelqu’un, il s’en est allé déjà avec la plupart de ses ombres, dans un endroit que seule la mémoire atteint. Se battre avec les mots est une des tâches d’ici-bas qui font se voir les hommes. Dois-je cesser de vivre pour écrire ?
- Devant l’ascendant d’une élite qui me colonise mot par mot, je ne suis qu’une âme éconduite. Avec leurs têtes remplies d’arts, avec leur science au bout des doigts, avec les enseignements de l’Histoire, les hommes de lettres me laissent pantois ; je nage dans leur bonté et je me noie dans leur sang-froid. Il va sans dire que le génie littéraire m’écrase.
- Si une œuvre enlevée fait de moi un lecteur noble, elle me laisse croupir en auteur vain. Je vénère son père autant que je la renie elle. Plus ma joie est grande d’en lire l’audace et d’en élucider la richesse, plus me dévore la peine de ne pouvoir écrire aussi bien. Je me vêts de ce qui me dénude. Chaque jour à lire m’entraîne vers son dauphin, un autre jour plus insolent d’adresse encore pour rendre mes terres ingrates, flétrir mon arrière-pays et dévaster mon jardin. Chaque mot qui se présente à moi sans que j’en sois l’auteur est une piqûre d’amour-propre.
- L’os que je ronge est un des miens, dites-moi où se cache l’ossature de ma langue. Umberto Eco pense que le prix à payer pour avoir Einstein d’un côté, c’est d’avoir un imbécile de l’autre. Très bien, je me dévoue pour qu’en littérature le monde avance.
|