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Terré dans la mémoire
Un texte de Wikipen.
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Il n'était pas rentré dans sa chambre depuis plus d'un an. Il vivait entre la porte d'entrée et le bureau du rez-de-chaussée, où il dormait sur la méridienne, généralement abruti par le cognac et les anxiolitiques. Avec des incursions, parfois, jusqu'à la cuisine, pour faire flamber une saucisse, ouvrir un paquet de chips ou casser quelques œufs dans une poêle. Il s'endormait vers une heure du matin, la télévision allumée le plus souvent. Il n'allait jamais au premier étage du pavillon. Ses douches épisodiques, il les prenait chez son plus vieil ami, dans une maison éloignée d'à peine cinq cents mètres. Le pavillon était dans un état lamentable. La femme de ménage s'occupait de remplacer les ampoules usées. Mais la gouttière côté jardin pendouillait depuis des semaines sous le poids des feuilles mortes. Les trois tuiles arrachées par la tempête de décembre figuraient une dent cariée au milieu de la toiture, les eaux de pluie avaient depuis longtemps traversé l'épaisseur de laine de verre et s'infiltraient jusqu'au plafond du salon, contaminant les murs et laissant partout des auréoles brunes. Il observait les dégradations d'un œil morne, presque satisfait de voir la maison s'accorder à la ruine de son corps et de son esprit. Il perdait pied chaque jour, il se contemplait chaque jour perdant pied et, au fond, il aurait été surpris et scandalisé de ne pas perdre pied. Au moins de cette manière, les choses étaient normales. Vautré dans son gros fauteuil club en cuir havane dès qu'il rentrait du travail, il fumait éperdument les yeux braqués sur une des taches d'humidité du plafond ou du mur, l'une d'elles au hasard, qu'il détaillait sans penser à rien. Il n'était pas malheureux, pour être exact. Il avait tout à fait cessé de pleurer. Simplement, il ne montait plus à l'étage, laissait la maison s'émietter et n'entrait jamais dans sa chambre. Lorsqu'il pensait à sa femme, il avait parfois du mal à se souvenir précisément de son visage, de sa voix même. Leur longue histoire était tellement lointaine, il avait l'impression que son passé concernait quelqu'un d'autre. Elle avait été une femme exaspérante souvent. Le souvenir de leurs disputes l'empêchait de verser dans une détresse trop convenue. Elle lui avait une fois lancé une théière en métal au visage, et l'avait manqué. Une fois, il l'avait giflée, une grande gifle aller et retour qui lui avait valu une plainte et une audition par la police. Ils s'étaient brouillés, frappés, et excédés l'un l'autre pendant des années. Puis, elle lui avait fait défaut. Un soir, elle n'était plus là. Il l'avait revue à l'hôpital puis trois jours après au funérarium. Il aurait pu être soulagé par son départ. Et pourtant, il ne pouvait rentrer dans sa chambre. Il savait qu'en y entrant, une seule bouffée de son parfum l'aurait terrassé de chagrin, une seule trace de son odeur pouvait faire exploser un grand soleil noir et hors de contrôle, pouvait faire ressurgir avec une netteté parfaite la toute jeune fille aux cheveux très blonds, presque blancs, qu'il avait aimée, avec sa nuque si frêle et son âme inflexible. En rentrant du travail, il s'asseyait donc dans son fauteuil club, après avoir disposé à portée de main une bouteille de cognac et un large cendrier en étain repoussé. Il allumait la télévision et son esprit s'égarait ailleurs, sur la forme particulière d'une tache de moisi, pendant que les heures du soir passaient, puis celles de la nuit.
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