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Toute une vie

Un texte de Wikipen.

Marion a treize ans.
Sa copine Élodie l’a invité chez elle, elle lui a dit qu’elle lui réservait une surprise.
Et quelle surprise !
Elle qui n’a jamais touché à quoi que ce soit, elle qui n’a jamais bu ou fumé, elle se retrouve nez à nez avec… Mais qu’est ce que c’est au fait ?
Une boulette marron, qui sent assez fort.
Élodie lui explique ce que c’est. Du shit, autrement dit de la drogue.
Marion n’est pas rassurée du tout, elle respire rapidement.
Elle ne devrait pas faire ça, elle se souvient de tout ce que lui ont dit ses parents : « Surtout ne prend jamais de ça, n’essaye jamais. Quand on y goûte on ne peut pas s’arrêter… »
Elle a peur, mais elle a envie d’essayer, juste une fois, pour voir ce que c’est, voir ce que ça fait.
Élodie commence à brûler la boulette qui dégage une fumée très odorante. Heureusement que ses parents sont partis. Elle l’écrase, puis la mélange avec une vieille cigarette qu’elle a retrouvée dans la chambre de son grand frère. Le tabac est sec et cassant, le shit est collant et attache aux doigts.
Tant bien que mal Élodie roule un pétard, le premier d’une longue série pour elle et Marion.
Elle l’enfourne dans sa bouche, l’allume, tire une longue bouffée, la fumée s’insinue le long de sa gorge, pénètre ses poumons…
Ca fait du temps maintenant.
Marion a vingt ans.
Elle ouvre les yeux, ce souvenir est plutôt agréable, même si elle se souvient avoir passé une bonne partie de la nuit prostrée sur les toilettes.
Aujourd’hui plus de ça, c’est devenus une habitude. Plus de mauvais shit, plus d’arnaque de débutant, plus de collage à l’envers et de bédos en forme de mickey… Non décidément tout ça c’est bien fini.
Marion attrape sa boite magique comme elle aime à l’appeler, elle en sort une grosse tête, de la white shadow importée directement d’Amsterdam, chère mais qui te met le crâne à l’envers pour un petit moment.
De tout manière maintenant il n’y a plus que ça qui lui fait de l’effet, elle est trop habituée alors elle prend de la chimique, et à chaque nouveau joint elle en met un peu plus.
Elle se dit qu’elle devrait arrêter, que ça lui sert à rien et qu’en plus ça coûte cher. Mais c’est facile à dire, fumer c’est le panard, ça détend, ça permet de s’évader quand tout va de travers.
Puis même, c’est agréable, non décidément elle arrêtera plus tard, pour l’instant elle a envie de profiter, s’éclater la tête avec ses amies et profiter de la vie au jour le jour.
Élodie est morte hier.
Overdose.
Elle faisait partie de ces gens qui en veulent toujours plus.
Marion a eu un choc. Elle aurait dû s’arrêter à la fumette, comme elle.
Mais elle a voulu tester plus, toujours plus.
D’abord les champis, puis les cachets, la coke et l’héroïne…
Ca faisait un petit moment qu’elle n’avait pas eu de nouvelles et voila qu’elle apprend sa mort.
Marion pleure.
De rage elle écrase sa boîte magique. Elle se dit que tout est de sa faute, qu’elle aurait dû s’occuper de sa copine quand il en était temps. Elle repense à tous ces bons moments passés ensemble, les soirées, les délires…
Les larmes coulent le long de sa joue, puis s’écrasent par terre.
Marion les suit du regard, elles tombent juste à côté des miettes de beuh éparpillées par terre.
Elle les ramasse, autant ne pas gâcher, puis c’est ce qu’aurait voulu Élodie, un gros jokos en souvenir de sa copine…
Marion fume rapidement, ses pensées font le tour de sa tête vite, de plus en plus vite.
Elle s’endort.
Une moitié de siècle ! Ce que le temps passe vite.
Surtout quand on n’en profite pas.
À cet âge-là les gens sont plutôt heureux de vivre, pour Marion c’est l’inverse.
Elle a arrêté de fumer depuis un certain temps, les médecins lui ont conseillé.
Mais à quoi bon les écouter ? A quoi bon se forcer à vivre dans un monde qui ne nous aime pas, et surtout qu’on aime pas ?
Marion est maigre. Son visage osseux effraye les enfants. Elle n’a pas de mari, ni même de relation. Les seuls hommes de sa vie ont été ses dealers.
Il y a bien eu ce gars, mignon, sympa et tout, mais elle l’a lâché, la flemme de le suivre… la flemme, toujours elle, elle lui a gâché la vie, elle lui a fait rater des milliers d’occasions. La flemme de se lever le matin pour aller quémander un boulot mal payé, la flemme d’aller en soirée, d’aller voir les copines… Mais jamais la flemme de pécho, d’aller à l’autre bout de la ville pour un petit 20 euros.
En tout cas aujourd’hui Marion est toute seule, elle est assise, l’œil fixe, sur le bord de son lit.
Elle attend, quoi déjà ?
Crever
Voila ce qu’elle attendait.
Vingt ans qu’elle attend ça.
Vingt années à passer sans fumer un seul pet’, sans tirer une seule douille.
Pour quel résultat ?
Cancer du poumon.
Les milliers de cigarettes qui ont fini en poussière dans ses poumons, les millions même.
Il fallait bien combler le manque, alors elle a fumé, fumé encore fumé, des paquets par dizaines, des paquets par centaines…
Pour quel résultat ? Crever la gueule ouverte dans un lit d’hôpital avec à ses côtés une machine qui fait bip et plein de tuyaux qui lui sortent de partout. L’infirmière est gentille, elle lui fait des sourires.
Aujourd’hui c’est la fin, elle va s’envoler, puis tout comme la fumée elle va se dissiper.


L’infirmière a fini le boulot.
Elle a rejoint ses copines, elles discutent.
« J’ai vu une vieille mourir aujourd’hui… »
Elle sort une cigarette, une feuille et une boulette.
Rapidement la fumée lui envahit la tête, elle va tout oublier, elle ne va plus y penser.